›› Chronique
La pression normative et souverainiste de l’Académie des sciences.
En matière de recrutements, de finances, de valorisation, le véritable pilotage appartenait à la CAS et, par délégation, aux autres vice-présidents chinois de l’IPS dont le représentant du Parti Communiste, chargé de faire suivre la ligne du Parti.
Au fil du temps, leur ligne politique est devenue plus assertive et moins accommodante que celle des premières années de l’époque où LI Zhiyi, membre du Parti avait été installé à ce poste en raison de son excellente connaissance des milieux français de la recherche, mais aussi en raison de la nature politique de la coopération bilatérale.
Quoiqu’il en soit, pendant toutes ces années, l’IPS est bel et bien resté un institut de l’Académie des Sciences chinoise (CAS), depuis sa création un État dans l’État au service d’un projet politique pour la recherche chinoise, qui ne reconnaît ni la liberté académique ni l’autonomie de ses composantes.
Enfin, dernière dimension essentielle, la barrière culturelle et linguistique qu’ont dû affronter ces deux directeurs européens pour piloter l’IPS et ses centaines d’employés sinophones. Un défi pour les non-initiés.
Sitôt le départ de Fernando Arenzada en 2019, l’IPS exigea de reprendre la main. L’heure n’étant plus à l’ouverture et la coopération, le climat politique s’est aussitôt durci. Sans le dire, l’IPS s’est engagée sur une trajectoire d’éviction des personnels français.
La manœuvre était inscrite dans le cadre général de la stratégie chinoise qui, tirant profit de l’épidémie de Covid-19 visait à purger le pays de l’influence étrangère pour « siniser » la recherche académique. Paris n’a rien vu venir. La suite est connue.
Pasteur fut poussé vers la sortie par une porte dérobée. A cette époque, la communication à bas bruit de l’IP tranchait avec les annonces en fanfare qui entourèrent le lancement du projet.
A Paris, la gêne était d’autant plus perceptible que l’histoire, hélas, se répétait. C’était en effet la seconde fois en moins d’un siècle que Pasteur était bouté hors de Chine. Déjà en 1950, l’Institut avait été évincé au moment de la mise au pas communiste du pays par Mao.
Avanie supplémentaire qui fondait le désarroi de l’éviction, le retour de Pasteur à Shanghai en 2004 était le résultat d’une insistante demande chinoise remontant aux années 1990. La gêne de la partie française s’exprimait en creux par le silence de plomb du Quai d’Orsay et de l’Ambassade de France en Chine.
Il fallait aller sur le site de la vénérable revue scientifique anglophone « Nature [9] » ou sur le réseau des chercheurs français en Chine pour avoir confirmation de la rupture.
Alors même que la carte de son réseau international ne mentionnait déjà plus sa présence à Shanghai, l’Institut Pasteur continuait à présenter la séparation comme un épiphénomène dans ses relations avec la CAS vieilles de plus de quarante ans, mais datant d’une époque où la Chine, émergeant avec Deng Xiaoping des effervescences idéologiques maoïstes, avait un besoin pressant de contacts avec l’Occident.
Une spécificité française bureaucratique et autiste.
L’affaire de Pasteur – Shanghai pose une question plus vaste, publiquement occultée parce qu’elle recèle tous les ingrédients d’un scandale national. Le départ de Pasteur scelle en effet le sort de l’AIMIE de 2004 qui a guidé notre coopération pendant deux décennies.
Elle est un échec sur toute la ligne, dont la France n’a retiré que des désagréments dispendieux tant elle n’a jamais eu la volonté d’exiger le respect des engagements chinois en échange des ressources apportées par Paris, notamment pour, à côté de l’PS, la construction du laboratoire de haute sécurité P4 de Wuhan.
Des dizaines millions ont été engloutis, en personnels, en missions et moyens divers. En pure perte.
Ainsi, dans le cadre du centre de biosécurité P4 de Wuhan, l’autre volet majeur de l’AIMIE, non seulement des technologies sensibles ont été transférées à la Chine mais en février 2020, c’est même l’Armée Populaire de Libération qui a pris la main sur l’installation (lire : L’insistante rumeur d’une « fuite » au laboratoire P4 de Wuhan).
La manœuvre décidée par Pékin dans l’urgence de la crise contrevenait à plusieurs dispositions de l’accord et ouvrait la voie à des risques de prolifération et de captations technologiques à destination militaire.
Parallèlement, une évidence s’impose, les Chinois ont joué leur partition en tirant avantage de nos dysfonctionnements.
Sur les errements de la coopération franco-chinoise autour du laboratoire P4 de Wuhan, lire l’article de J-P Lombart de mai 2020 : P4 de Wuhan et accord France-Chine sur les maladies infectieuses. La France a-t-elle manqué de clairvoyance pendant plus de 15 ans ?.
Cette éviction de l’IPS suscite encore des interrogations sur les 20 années d’aveuglement du Quai d’Orsay et l’inadaptation des modalités d’engagement en Chine de nos ETI.
Sur ce dernier point, si la France souhaitait véritablement renforcer sa coopération avec la Chine dans le secteur des MIE, on se demande pourquoi ces moyens en ETI, pris sur la cassette publique, n’ont jamais fait l’objet d’appels à projet bilatéraux lancés vers tous les opérateurs français et chinois, comme cela est l’usage.
En somme, dans un contexte chinois où chacun sait que ce qui est gratuit ne vaut rien ou est au minimum suspect, il ne s’agissait que d’organiser une allocation de moyens favorisant l’excellence et la transparence de la contribution des deux camps.
Aux yeux des Chinois, un fonctionnement par appel d’offres serait apparu comme une méthode plus conforme aux pratiques scientifiques alors que les ETI de l’IPS étaient à leurs yeux au mieux des faux-nez de notre Ambassade et au pire des espions.
Alors qu’en matière scientifique, aucun de nos partenaires européens n’intervient de cette façon en Chine, il est évident que la stratégie de coopération du MEAE est à revoir de fond en comble.
Mais il y a sans doute plus grave.
En mettant tous ses moyens dans l’IPS, la France est passée à côté du Centre de Contrôle chinois des maladies infectieuses (CDC) qui a joué un rôle majeur lors de l’épisode COVID. Cette institution chinoise, présente dans toutes les provinces, occupe une place éminente dans le réseau mondial de détection des MIE centré sur le CDC américain.
Certes, le virus du COVID 19 semble avoir été identifié dans le sillage de travaux effectués sur fonds américains à l’institut de virologie de Wuhan (IWV/CAS) après son signalement dans un hôpital de la ville mais c’est le CDC chinois qui a été à la manœuvre dans les échanges de données ainsi que dans le développement de vaccins.
Sans parler de la coordination de la recherche autour du virus. Coïncidence ? Ni la CAS ni Pasteur ne se sont signalés pour leur succès dans la course aux vaccins. De toute évidence, en Chine, la France n’avait ni le bon cavalier ni la bonne monture pour faire avancer ses intérêts dans les MIE.
Note(s) :
[9] Prestigious Pasteur Institute severs ties with China infectious disease lab, article publié début mars 2023.
