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›› Taiwan

Promouvoir la démocratie et les libertés pour échapper au face-à-face avec Pékin

Joseph Wu trouve un appui aux marches de la Russie.

Sur ces terres européennes de la contestation simultanée à la Chine et à Moscou, il a, en Lituanie, participé à un forum sur l’avenir de la démocratie et sur la manière de combattre la dictature politique.

A cet effet, fidèle à l’appellation même de sa formation politique « 民進黨 Min Jin Dang – Parti pour le progrès démocratique » -, il a prononcé deux discours à Riga et à Talin par lesquels il a réaffirmé l’engagement international de l’Île pour la démocratie.

Le voyage de Wu aux limites de la Russie en pleine guerre d’invasion en Ukraine lancée il y a vingt mois par Moscou, faisait suite à la furieuse vindicte de Pékin contre Vilnius qui, le 10 août avait rappelé son ambassadeur, en réaction directe à la décision de Vilnius d’autoriser l’ouverture d’un bureau de représentation de « Taïwan ».

Le nom symbolique qui suggère la reconnaissance implicite d’une souveraineté, contrevenait à la jurisprudence voulant que les bureaux de l’Île à l’étranger soient officiellement baptisés « Bureau de Taipei », pour suggérer leur statut « local » dépendant de Pékin.

Le MAE chinois avait longuement explicité son courroux : « Permettre aux autorités taïwanaises d’ouvrir un bureau de représentation sous le nom de “Taïwan“ viole effrontément l’esprit du communiqué sur l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la Lituanie. C’est pourquoi, Pékin a décidé de rappeler son ambassadeur en Lituanie et exige que le gouvernement lituanien rappelle son ambassadeur en Chine. »

A ce sujet lire la chronique de Jean-Paul Yacine, qui en mai 2022 analysait la chronologie des tensions entre Pékin et les Pays Baltes, « petits pays » comme les avait désignés le très nationaliste «  Global Times » dans un article vindicatif de Hu Xijin, éditeur du journal Global Times : En Europe Centrale et Orientale, pour la Chine, le vent a tourné [2].

Historiquement placés comme Taïwan sous la menace d’une puissance autocrate, les trois sont, à cette extrémité orientale de l’Europe face au géant russe, le théâtre idéal pour développer une stratégie de contrepoids de portée internationale.

Le coup de grâce aux bonnes relations de la Chine avec les pays d’Europe de l’Est avait été infligé par la maladresse de l’Ambassadeur de Chine en France Lu Shaye très vindicatif et très imprudent partisan de la stratégie internationale des « Loups guerriers ».

Obligeant le Waijiaobu à une mise au point en catastrophe, prélude à son rappel disciplinaire en Chine, Lu avait, le 21 avril 2023, lors d’une interview sur LCI, mis en question la légitimité et le statut d’États souverains des anciens pays du Pacte de Varsovie.

Solidaires face à la remise en cause de leur histoire post-soviétique, Tallinn, Riga et Vilnius, aujourd’hui visités par Joseph Wu avaient vertement exprimé leur irritation, tandis que, confronté à la solidarité transatlantique, Pékin tentait de réparer les dégâts infligés par son ambassadeur à sa stratégie visant à séparer l’Europe de l’Amérique.

Le déplacement de Wu dans cette région historiquement écartelée et traversée par de fortes sensibilités souveraines, était aussi la visite retour au voyage de la présidente du parlement Lituanien Viktorija Čmilytė-Nielsen à Taipei, le 25 octobre dernier, et à celui effectué dans l’Île en août par les présidents solidaires des commissions des affaires étrangères des parlements d’Estonie, de Lituanie et Lettonie.

Les interventions de Jospeh Wu à Riga et à Tallinn répondaient en symétrie aux déclarations pro-démocratie des visiteurs baltes à Taipei dont celle de Viktorija Čmilytė-Nielsen le 24 octobre devant le Yuan Législatif était un exemple : « Taiwan et la Lituanie partagent la conviction que les peuples peuvent déterminer leur propre destin », (...) « [leurs] valeurs communes peuvent combler les plus grandes distances et étroitement relier les peuples entre eux ».

Le 7 novembre, à l’université Stradiņš de Riga, dans son discours intitulé « La Lettonie et Taiwan sur la route de la démocratie », il appelait sans détour à la coopération face à « l’autoritarisme, devenu un défi systémique pour l’ordre international. ».

Le 8 novembre, il était au Centre International pour la défense et la sécurité de Tallinn où il évoquait une fois de plus les risques d’un conflit entre la Chine et Taïwan qui produit plus de 60 % des semi-conducteurs les plus avances de la planète et ses conséquences globales possibles sur le trafic commercial mondial dont 50% transitent par le Détroit.

Coup de griffe aux « Grands pays » qui cèdent aux intimidations de Pékin.

Le voyage de Wu n’a pas laissé Pékin indiffèrent. Répondant au discours de Tallinn, le 8 novembre, Wang Wenbin porte-parole du Waijiaobu exhortait l’Estonie à « se conformer strictement au principe d’une seule Chine ».

Laissant planer la menace de représailles, il recommandait à Tallinn de « ne pas autoriser Taïwan à établir en Estonie une structure diplomatique officielle quelle qu’elle soit, pour sauvegarder les bases politiques des bonnes relations bilatérales ».

Enfin, au passage, félicitant les autorités de Tallinn pour avoir eu « l’audace » de le recevoir, Wu ne s’est pas privé d’adresser une critique aux grands partenaires de la Chine qu’il a accusés de manquer de courage face l’autocratie. « [Votre courage] n’est pas chose facile. Ce n’est pas le cas de certains pays européens riches et puissants. » Puis, soulevant l’enthousiasme de l’auditoire il a ajouté « [Voila pourquoi], vous êtes mon salut. »

*

Tenu en même temps que le voyage du Wu effectué sur les marches européennes de la Russie en pleine agression lancée par Vladimir Poutine contre l’Ukraine, le dialogue de sécurité de Taipei sur le thème de la démocratie et de la lutte contre les menaces autocrates, fixe clairement la stratégie de politique intérieure du parti de Tsai Ing-wen, à 72 jours de la présidentielle du 13 janvier 2024.

Au-delà des controverses domestiques sur sa mauvaise gouvernance et celles sur sa promotion des théories du genre, en même temps que ses très imprudents choix anti-nucléaires (lire : L’impasse énergétique de Tsai Ing-wen), Tsai fait clairement le choix inverse de ses adversaires politiques.

Pour contrer leurs plateformes politiques qui mettent en avant leur projet d’apaisement avec Pékin, par la « reconnaissance de principe d’une seule Chine », elle table sur l’affirmation de la démocratie et du statut séparé de l’Île, souveraine face aux pressions autocrates de Pékin.

Non pas que son Parti ne soit pas dit-elle capable de compromis avec Pékin. Mais sa ligne reste articulée a sa profession de foi « tout est négociable, sauf notre liberté. »

Perspectives électorales.

A Washington, conscients que l’échéance électorale du 13 janvier conditionnera la nature des relations sino-américaines, on observe l’évolution des rapports de forces politiques avec autant d’attention qu’à Pékin.

A Taïwan, les quatre candidats présentent le scrutin comme « crucial » pour l’avenir de l’Île et se disent favorables au « statuquo » dans le Détroit. Tous savent aussi qu’à l’intérieur, les clés de la victoire se trouvent dans la situation socio-économique et dans le dilemme complexe de l’énergie que Tsai Ing-wen a malmené (cf. l’article d’Angelica Oung cité plus haut : L’impasse énergétique de Tsai Ing-wen).

A l’extérieur, tous considèrent que les relations avec la Chine sont un déterminant incontournable.

Lai Ching-te (Wiliam Lai), l’actuel vice-président en tête dans les sondages avec 29,7% des intentions de vote contre 25,6% à Ko Wen-je et 21,1% à Hou You-ih (Terry Gou, déjà battu est loin derrière), prétend qu’en dépit de son affirmation politique de rupture avec le Consensus de 1992, son parti a réussi à gérer au mieux les tensions dans le Détroit.

Lire la revue des candidats : Élections présidentielles du 13 janvier 2024. Revue des candidats et le retour improbable de Terry Gou : Nouvelle irruption de Terry Gou dans la course présidentielle.

Pour être au clair avec sa base politique dont certains réclament une déclaration formelle d’indépendance, et, en même temps, tenir à distance les représailles de Pékin, il affirme, non sans mauvaise foi, qu’il ne sera pas nécessaire de déclarer l’indépendance puisque l’Ile l’est déjà de fait.

Il ajoute qu’une fois au pouvoir, « il guidera la nation vers une autonomie et une sécurité accrues grâce à des relations plus étroites avec les États-Unis et d’autres démocraties partageant les mêmes idées. » Pékin et ses adversaires à Taipei ne manquent pas de lui rappeler ses anciennes prises de position indépendantistes radicales.

Son rival du KMT, Hou affiche la position traditionnelle du parti dénonçant les risques de conflit portés par la stratégie de rupture du Min Jin Dang. S’adressant aux jeunes dont les intentions de vote sont mal connues, il les met en garde sans détour : « Votez pour le PPD et vous finirez sur un champ de bataille. Avec le KMT, il n’y aura pas de guerre dans le Détroit. »

Quant à Ko Wen-je, il espère capitaliser sur le mécontentement des électeurs à l’égard des deux partis pour, dit-il, forger une nouvelle voie « pragmatique ».

Il est probablement le candidat préféré de Pékin, d’abord parce qu’il est mieux placé dans les sondages que Hou du KMT, aussi parce qu’il reconnait le « Consensus de 92 d’une seule Chine », et que son projet « pragmatique », est plus tourné vers l’intérieur de l’Île.

Clairement, ses discours tentent une synthèse entre 1) l’affichage d’un apaisement international avec Pékin par la « Reconnaissance d’une seule Chine » ; et 2) la réputation de l’Île, classée dans la catégorie des pays libres, respectant sans réserve les règles du droit, deuxième économie sur les 39 de l’Asie-Pacifique – avec la réserve qu’après un rebond a +2,3% au 3e trimestre 2023, les prévisions de croissance pour 2024 sont retombées à +1,6% -.

Pour Alex Stephenson de l’Institut des États-Unis pour la paix, très proche de l’exécutif américain (What You Need to Know About Taiwan’s Pivotal Presidential Elections), Hou et Ko estiment que les meilleures relations avec Pékin dynamiseront l’économie.

Lai en revanche prône la diversification des relations commerciales pour, au nom de la « sécurité nationale, échapper à l’emprise chinoise ». Un projet qui, quel que soit le volontarisme, prendra du temps.

Dans l’état actuel de l’opinion, la victoire de Lai, qui perpétuera les tensions dans le Détroit, est probable. A moins, dit Stephenson, que Ko et Hou, 2e et 3e dans les sondages concluent un très hypothétique accord électoral, stipulant qu’un des deux se retire de la course.

A la rédaction de cet article, rien ne l’indique, même si les deux ont annoncé qu’ils coopèreront pour le scrutin législatif, organisé le même jour que la présidentielle.

Alex Stephenson souligne aussi qu’à bien des égards, la situation de division des partis reconnaissant le principe « d’une seule Chine » rappelle celle des élections présidentielles de 2000. A cette époque, la candidature de James Soong, pourtant proche de Jiang Jingguo, le fils de Tchang Kai-chek, mais qui, comme Ko Wen-je s’était présenté en « candidat indépendant », avait divisé les voix du KMT portées par Lien Chan.

Avec le suffrage universel direct à un tour, la discorde avait permis l’élection de Chen Shuibian, avec 39,30% des voix contre James Soong, 36,84% et Lien Chan 23,10%.

Mise à jour le 17 novembre.

Le 15 novembre, Eric Chu, président du Kuomintang (KMT) et Ko Wen-je, ancien maire de Taipei et président du Parti du Peuple Taiwanais – PPT - « troisième force politique  » qu’il a créé en 2019, capable de rallier les votes de la jeunesse, ont convenu de former une équipe commune pour l’élection présidentielle.

Étroitement surveillée par Pékin et Washington, l’initiative parrainée par Ma Ying-jeou (lire : Ma Ying-jeou et Tsaï Ing-wen en quête du futur de l’Île) rebat les cartes du scrutin suggérant pour la première fois depuis 2016, la possibilité d’une défaite du Min Jin Dang et de William Lai.

Au dernier sondage il y a moins d’un mois, publié le 25 octobre 2023, Lai était toujours en tête avec plus ou moins 33% des intentions de votes, devant Hou (KMT) et Ko (PPT) plus ou moins 23% chacun. Ce qui placerait l’alliance largement en tête. La cote de Terry Gou dont la candidature a été validée le 13 novembre, tombée à moins de 10%, fait cependant de ses partisans une appréciable armée d’appoint de la bataille contre Lai.

La défaite de la mouvance de rupture avec le Continent serait un soulagement pour Xi Jinping. Elle l’autoriserait à relâcher ses pressions sur l’Île, réduisant du même coup les risques d’affrontement dans le Détroit. Même si les contentieux Chine – États-Unis sont plus vastes, la victoire de l’alliance contre la mouvance de rupture éliminerait au moins une partie des risques d’embrasement militaire.

Sous la surface, persiste néanmoins à Taïwan une double phobie contredisant l’optimisme ambiant.

La première est le rejet à une forte majorité (plus de 80% au sondage de juin 2023) de l’idée d’une éventuelle réunification avec le Parti Communiste chinois ; la deuxième est que l’alliance entre Ko et Hou est un arrangement opportuniste contre nature qui heurte la conscience politique de Ko Wen-je.

Ce dernier rappelle en effet souvent qu’ayant dans sa famille des victimes du massacre du 28 février 1947 (lire à ce sujet le § Le KMT et Taïwan, une histoire très mal partie.), il n’éprouve aucune empathie pour le KMT.

Mise à jour du 27 novembre.

Il n’a pas fallu longtemps pour que s’exprime publiquement le désaccord essentiel d’une impossible alliance électorale. Le 24 novembre, dans un débat télévisé à Taipei, les deux opposants à Lai Qing De, Hou You-ih du KMT Ko Wen-je du Parti du Peuple Taïwanais se sont amèrement affrontés sur les modalités de leur candidature commune.

Le différend qui couvait depuis plusieurs jours au sein des deux appareils concernait l’utilisation des enquêtes d’opinion pour définir la hiérarchie du « ticket » et arrêter qui serait le candidat à la présidence et lequel serait son co-lister pour la vice-présidence.

Alors que Ko Wen-je a semblé remettre en cause ce principe, en arguant que les sondages ne sauraient être un critère suffisant pour arrêter le meilleur attelage politique capable de battre Lai Qing De, Hou l’a accusé de manquer de la qualité d’intégrité nécessaire à un homme d’État et de ne pas respecter sa parole. Un jugement que Ko a considéré comme une insulte.

C’est donc séparément que les deux ont enregistré leurs candidatures le 24 novembre, quelques heures seulement avant l’heure limite.

Selon le premier sondage d’opinion réalisé après la rupture entre le 24 et le 26 novembre par TVBS, avec, disent les sondeurs, une marge d’erreur de 2,3%, Lai Qing De était clairement conforté en tête avec 34% des voix (+4,3% par rapport aux sondages précédents) devant Hou You-ih du KMT (31%) et Ko Wen-je, crédité de seulement 23%.

Dans l’ambiance préélectorale échauffée, la prudence suggère cependant de considérer les enquêtes d’opinion avec circonspection. Le 24 novembre un sondage réalisé par la « Taiwan Public Opinion Foundation » du 19 au 21 novembre, avant la rupture entre Ko et Hou, donnait Ko We-je en tête avec 31,9%. Lai était 2e avec 29,2%. Hou You-ih était à la traîne avec 23,6%.

Note(s) :

[2Le 10 août 2021, Hú Xījìn 胡锡进, le rédacteur en chef du tabloïd nationaliste « Global Times », avait qualifié la Lituanie de « petit pays fou plein de peurs géopolitiques ». Il concluait avec aigreur qu’il « finira par payer le prix de son acte pernicieux ayant brisé les règles internationales. »


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