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›› Politique intérieure

Xi Jinping fait face aux critiques des anciens

L’analyse qui suit est une plongée hypothétique dans les arcanes opaques de la politique intérieure chinoise inspirée des réflexions de Katsuji Nakazawa publiées par Nikkei Asia qui spécule sur l’affaiblissement de l’autorité de Xi Jinping au sein de l’appareil.

Le thème de l’affaiblissement politique de Xi Jinping avait déjà été abordé en 2022 par QC au travers de plusieurs analyses, la première en octobre : La nébuleuse disparate des opposants à Xi Jinping ; la deuxième, en novembre, déjà à partir des observations de Nakazawa : « Le sabot de l’âne » des anciens du Parti.

*

A l’origine de la réflexion appuyée sur des indiscrétions chinoises et reprise par le Centre de recherches allemand sur la Chine « MERICS » et le Financial Times, une série d’évènements insolites ou brutaux restés sans justification claire.

Ils vont de la destitution sèche du MAE Qin Gang le 25 juillet à deux absences mal expliquées de Xi Jinping à des évènements où, dans l’actuelle rivalité sino-américaine, sur fond de crispations avec Narendra Modi, sa présence s’imposait.

D’abord le 23 août, au forum économique des BRICS où son discours critique des tendances hégémoniques américaines a été lu par le Ministre du commerce Wang Wentao ; ensuite les 9 et 10 septembre au G.20 à New-Delhi, sommet qu’il n’avait jamais manqué depuis 2013 et où, cette fois, il s’était fait représenter par Li Qiang, nº2 de l’appareil et premier ministre.

En janvier 2023, Jean-Paul Yacine avait montré que les racines de l’affaiblissement politique de Xi Jinping plongent dans sa gestion d’abord mensongère, puis opaque et brutale de l’épidémie de Covid-19 quand, à l’automne 2022, à l’enfermement à l’emporte-pièce de 300 millions de Chinois, avait succédé un relâchement intempestif et sans explication des mesures de confinement (lire : De la toute puissance à la crise politique. L’itinéraire de l’affaiblissement de Xi Jinping).

Mais le symptôme politique le plus récent de l’ébranlement de l’autorité du nº1 est la manière peu conviviale dont se serait déroulée la réunion estivale annuelle de l’appareil à Beidaihe 北戴河, relatée par les révélations de quelques acteurs directs restés anonymes.

En bref, note Nakazawa, l’ambiance du conclave tranchait clairement avec celle des dix autres organisés depuis que Xi est à la tête du Parti. Selon des sources proches de l’événement, un groupe d’anciens dirigeants à la retraite aurait critiqué le nº1 avec une virulence jamais observée auparavant.

Blâmé pour des problèmes accumulés par d’autres et son style autocrate.

Toujours selon des « fuites » venant de familiers du sérail, Xi lui-même aurait exprimé son amertume à ses proches conseillers qu’il aurait admonestés en les accusant de ne pas avoir suivi ses ordres.

Pointant ses trois prédécesseurs Deng Xiaoping, Jiang Zemin et Hu Jintao, il aurait exprimé sa frustration : « Suis-je le seul à blâmer alors que, depuis dix ans, je m’efforce de régler les problèmes toujours en suspens et qu’eux-mêmes n’ont pas résolus ? ».

Le reproches des anciens prennent racine dans quelques réalités connues.

La croissance freine à un rythme rarement vu depuis les années quatre-vingt [1] ; le secteur immobilier est dans un marasme préoccupant symbolisé par la crise d’Evergrande ; le taux de chômage de la jeunesse est à ce point élevé que le Parti censure ses statistiques ;

L’APL est choquée par la brutale relève des responsables de l’artillerie missiles (lire : Purge à la tête de la composante missiles) ; enfin l’appareil diplomatique est heurté par la destitution brutale du nouveau ministre Qin Gang (lire : Destitution de Qin Gang. Une brutalité suspecte).

En fond de tableau, fermentent depuis 2013, les rancœurs accumulées par le style de Xi Jinping ayant tourné le dos à l’exigence du consensus au sommet, héritage de Deng Xiaoping.

Dans un article publié en septembre 2022 dans Foreign Affairs, Cai Xia, 71 ans, ancienne professeure de sciences politiques à l’École Centrale du Parti à l’époque où Xi Jinping en était le Président de 2007 à 2013, donnait un exemple de l’esprit rétif aux contradictions du Président.

Radiée du Parti et réfugiée aux États-Unis, elle écrivait « Lors d’une réunion en ligne d’une soixantaine d’experts virologues organisée en 2022 tous avaient convenu que si à Shanghai on s’était simplement contenté se mettre en œuvre les directives officielles, qui assouplissaient la quarantaine, la vie dans la ville aurait pu plus ou moins continuer comme d’habitude. De nombreux responsables du parti et de la santé de la ville étaient d’accord avec cette approche.  » (…)

« Mais lorsque Xi en a entendu parler, il est devenu furieux. Refusant d’écouter les experts, il a insisté pour appliquer sa politique zéro COVID. Les dizaines de millions d’habitants de Shanghai furent claquemurés chez eux, sans pouvoir faire leurs courses ou même se rendre dans un centre de soins. Certains sont morts aux portes des hôpitaux ; d’autres se sont suicidés en se jetant dans le vide du haut de leurs immeubles. »

Cette année à l’été, les « anciens » du Parti inquiets de la situation marquée par une grave chute de la confiance dans le pays, se seraient réunis à part dans la banlieue de Pékin pour faire le point. Après quoi, seuls quelques-uns se seraient déplacés à Beidaihe pour exprimer leurs doléances à Xi.

Le cœur de leur message était une mise en garde : « Si le Parti ne prenait pas des mesures correctives pour réduire les actuelles tensions politiques et économiques qui traversent le pays, il pourrait perdre le soutien du peuple, ce qui menacerait son magistère à la tête du pays. »

Les critiques auraient été formulées par Zeng Qinghong. Âgé de 84 ans cette année, il fut le prédécesseur de Xi Jinping à la tête du l’École Centrale du Parti et à la Vice-présidence de la République jusqu’en 2008. Avant son départ à la retraite, ce « faiseur de roi » habile manœuvrier, pur produit de l’oligarchie de l’appareil attentive à ses intérêts acquis, qui fut à la fois le meilleur soutien de Jiang Zemin et le mentor de Hu Jintao, avait pavé la voie à Xi Jinping pour favoriser son entrée au Comité permanent.

En 2007, sa promotion au cœur du pouvoir politique, à un rang protocolaire supérieur à celui de Li Keqiang, issu de la mouvance rivale des Jeunesses Communistes assura sa nomination à la tête de l’appareil lors du 18e Congrès en 2012.

Pour autant, s’il est vrai que les critiques de la gouvernance autocrate de Xi Jinping par les anciens rencontrent un écho favorable dans l’appareil, il est aussi probable que Zeng Qinghong règle ses comptes. Depuis 2016, en effet ses appuis dans son fief du Jiangxi sont systématiquement éliminés par la lutte anti-corruption lancée par Xi Jinping.

Au milieu des tensions avec l’Amérique, l’insistante popularité de Li Keqiang.

Pour expliquer l’absence de Xi Jinping qui serait resté à Pékin pour cause de tensions internes, un autre facteur serait la persistance des mauvaises relations avec Washington qui lui interdirait de s’afficher amicalement avec Joe Biden. Pour l’appareil, les visites successives d’Antony Blinken, de Janet Ellen et de Gina Raimondo n’ont apporté aucune concession américaine, ni sur l’embargo qui frappe les microprocesseurs chinois, ni sur Taïwan.

Dans ce contexte il n’est même pas certain que Xi fasse le déplacement en novembre prochain à San Francisco pour assister au sommet de l’APEC.

Enfin, dernier indice que le vent de la politique intérieure pourrait être en train de tourner, depuis quelques temps Li Keqiang l’ancien premier ministre poussé à la retraite avant le 20e Congrès par Xi Jinping, est réapparu sur la scène politique chinoise.

Ceux qui se souviennent à quel point son pragmatisme économique était à couteaux tirés avec le « rêve chinois » de Xi Jinping (lire : Xi Jinping et Li Keqiang à couteaux tirés ? Un défi à la résilience de l’appareil), n’ont pas oublié un indice qui ne trompe pas. A l’époque, il véhiculait une intention clairement critique à l’égard de Xi Jinping.

En août 2022, à deux mois de la fin de son mandat de premier ministre, Li était à Shenzhen où il a déposé une gerbe au pied de la statue de Deng Xiaoping, auquel la gouvernance autocrate de Xi Jinping, mâtinée d’une nette tendance au culte de la personnalité, tourne le dos depuis 2013.

Un peu plus d’un an plus tard, le 4 septembre dernier, quelques jours après la clôture du séminaire de Bedaihe, Li Keqiang, salué par une petite foule de supporters visitait les grottes des mille Bouddhas de Mogao à Dunhuang, dans le Gansu.

Indice d’un agacement du pouvoir, la vidéo de sa visite, largement diffusée par les réseaux sociaux, mais dont les médias officiels n’ont pas parlé, a été bloquée par la censure.

Note(s) :

[1Un retour vers le passé montre que souvent, le freinage de la croissance précède ou suit une secousse politique.

En 1967, après le « Grand bond en avant » de 1958 à 1960 et suite à la destruction de la bureaucratie qui sévissait depuis 1966, la croissance avait brutalement chuté à moins 5,8% ;

En 1976, année de la mort de Mao qui suivit une sévère lutte politique entre les tenants de l’ouverture notamment avec l’adoption, lors de l’ANP de mars 1975, du droit de grève, alors que l’APL était utilisée pour tuer dans l’œuf les manifestations d’ouvriers, la croissance était à moins 1,6% ;

Alors qu’en 1985, elle était à +15%, en 1990, un après la crise de Tian AnMen, elle était tombée à 3,9%.

Après une période faste entre 1992 et 2007, où la croissance était en moyenne à +10%, elle commença chuter de manière inexorable pour des raisons structurelles expliquées par Michael Pettis (lire : Réformes économiques : vastes desseins et grands obstacles).


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