Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Editorial

Antony Blinken en Chine. Sous la surface des bonnes paroles, les braises de fortes tensions

Le 26 avril dernier Antony Blinken achevait une mission de trois jours en Chine par un entretien avec Xi Jinping, dans un contexte général contradictoire où une collection de tensions menace de faire dérailler le processus d’apaisement né à Francisco en novembre dernier (lire : APEC : Xi Jinping – Joe Biden, spectaculaire mise en scène d’une volonté partagée d’apaisement).

Alors que chacun trace des « lignes rouges » à ne pas franchir, allant de la question taïwanaise à l’aide chinoise à la Russie, en passant par la souveraineté en mer de Chine, le harcèlement des Philippines, le respect du droit de la mer et l’embargo sur les hautes technologies des microprocesseurs infligé à la Chine, Xi Jinping a répété son discours westphalien prônant à la fois la cohabitation apaisée, les égards réciproques et, si possible, la coopération pour une gouvernance duale de la planète profitable aux deux.

Soulignant une fois de plus sa quête de considération et l’aversion chinoise pour la condescendance donneuse de leçons que le régime ne cesse d’exprimer, Xi a proposé que « le respect mutuel 相互尊重, la coexistence pacifique 和平共处 et la coopération gagnant-gagnant 共赢合作 » soient « les trois principes fondamentaux 基本原则 d’une relation apaisée. »

Rajoutant que « la Chine serait heureuse de voir les États-Unis prospères », il a souhaité que Washington partage cette perspective de tolérance pour que les relations bilatérales puissent, dit-il, « véritablement se stabiliser, s’améliorer et aller de l’avant ».

Mais, au fond, à défaut d’un sincère duopole de gouvernance globale dont il voit bien qu’elle est, pour l’heure, hors de portée, Xi reste fidèle à l’idée de sphères d’influence séparées : « La Terre est suffisamment grande 地球足够大 pour que la Chine et les États-Unis puissent se développer ensemble et prospérer indépendamment. 中美两国共同发展 各自繁荣 »

L’exigence que les deux se respectent sous peine de risquer une aggravation catastrophique de la relation avait été exprimée sans détour à Blinken par Wang Yi lui-même au cours d’un échange de cinq heures, avant la rencontre avec le Président : « Soit nous gardons un cap “correct“ [1] pour avancer dans la stabilité 保持稳定前进的正确方向 ; soit nous « tombons dans un cercle vicieux 否则就会陷入恶性循环, ou même dans la confrontation - 甚至 陷入对抗 »

Mais alors que le pragmatisme et la bonne volonté réciproque sont incontestables [2] il reste que sur des questions stratégiques fondamentales, balisées par des « lignes rouges » inflammables, aucune des deux parties toutes deux inquiètes d’un embrasement général, n’a l’espoir de changer l’autre.

Le potentiel de conflit n’a pas faibli.

Quand Wang Yi accusait à nouveau Washington de vouloir, au moyen de ses embargos, étouffer ses progrès technologiques et, par ses alliances avec le Japon, la Corée du sud et les Philippines, brider sa liberté de manœuvre dans la zone du Pacifique occidental en mer de Chine du sud et en Asie du Sud-est, Blinken est revenu sur la succession de reproches faits à Pekin, objets aux Etats-Unis d’un consensus bipartisan qui, en cette année électorale, ne risque pas d’être ébranlé.

Ils vont des vastes différends commerciaux, aux accusations d’aide directe à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine, en passant par l’invasion toxique du Fantanyl et les intrusions des plateformes numériques comme TikTok. A plusieurs reprises, alors que Wang Yi notait que la somme des différends s’alourdissait dangereusement, Blinken s’est montré menaçant.

Alors que Joe Biden en pleine campagne vient d’évoquer le triplement des taxes sur les exportations chinoises d’acier et d’aluminium, Blinken a de son côté fait peser la perspective de sanctionner directement les banques chinoises.

Sur l’aide à la Russie que Pékin ne cesse de nier, il a clairement estimé qu’elle créait les conditions de la durée du conflit : « La Russie aurait du mal à poursuivre son attaque contre l’Ukraine sans le soutien chinois. Si Pékin ne résout pas ce problème, nous le ferons. »

Les ravages de la drogue et la revanche de l’histoire.

Sur les ravages du Fantanyl, drogue analgésique de synthèse, inodore et sans saveur, 100 fois plus puissante que la morphine, responsable chaque année de la mort par overdose de 100 000 Américains, Washington accuse Pékin sur la foi d’un rapport parlementaire, de continuer, en dépit des accords bilatéraux, à subventionner la fabrication en Chine des précurseurs chimiques actifs du Fantanyl vendus aux laboratoires clandestins des cartels mexicains qui les transforment avant d’écouler aux États-Unis, le produit fini hautement toxique.

Alors que chez elles, les autorités chinoises répriment férocement les trafics de drogue et sa consommation, Pékin accuse les États-Unis de laxisme. En même temps, chez les intellectuels chinois, mais pas seulement, l’idée fait également son chemin en Occident, a surgi l’insistante hypothèse de la « revanche de l’histoire  ».

Fin septembre 2022, dans une interview au magazine Newsweek, moins de deux années avant sa révocation, Qin Gang ambassadeur de Chine aux États-Unis, évoquait lui aussi l’idée d’un « juste retour de l’histoire. »

Avec ressentiment, après avoir exprimé sa compassion pour les victimes américaines de la drogue, il avait rappelé « qu’au XIXe siècle, la Grande-Bretagne avait amplement profité de la contrebande d’opium vers la Chine. » (…)

(…) « Lorsque, pour sauver sa population et protéger son économie, le gouvernement impérial décida d’interdire le commerce et la consommation d’opium, les Britanniques lancèrent la guerre de l’opium, qui marqua le début d’un siècle d’humiliations de la Chine, marqué par une série de traités inégaux et des vagues d’agressions occidentales. » [3]

TikTok, une menace pour la jeunesse.

Au moment même où Blinken rencontrait successivement Wang Yi et Xi Jinping, avant de se rendre à Shanghai, pour, avec le nº1 du Parti Chen Jining, membre du Bureau Politique, évoquer une fois de plus la distorsion légale des pratiques commerciales chinoises et réclamer une meilleure réciprocité de traitement [4], aux États-Unis, attisée par la campagne électorale, refaisait surface la hantise du profilage sans limite des utilisateurs mineurs de l’application mobile TikTok, dont l’audience mondiale se mesure par deux chiffres étonnants, symbole du foisonnement favorisé par Internet : 3,5 milliards de téléchargements au printemps 2022 et, en mars 2024, 1,2 milliards d’utilisateurs actifs mensuels.

Globalement ses détracteurs reprochent à l’algorithme de TikTok :

1) De favoriser « l’exposition sélective » aux arguments et aux faits allant de manière univoque dans le seul sens des jeunes utilisateurs à l’exclusion de toute information ou idée contraire et, accessoirement, de faire systématiquement par ce biais la promotion de l’homophilie ;

2) De susciter une forte addiction des usagers ; et 3) D’être un puissant facteur de polarisation sociale et politique par la création de « chambres d’écho » dans lesquelles l’information, les idées, ou les croyances à sens unique sont amplifiées ou renforcées par la communication de masse et la répétition.

Récemment un reportage de la chaîne de TV ARTE a documenté comment le laxisme de la plateforme autorisait, contre ses propres règles, des comptes de passeurs impliqués dans le trafic de migrants de la France vers l’Angleterre (voir : TikTok trafic de migrants).

Dernière offensive en date, le 24 avril, le président Biden signait un décret interdisant TikTok, à moins que Liang Rubo actuel PDG de ByteDance principal actionnaire et cofondateur avec Zhang Yimig son inventeur accepte, d’ici un an, de vendre l’application à un repreneur américain.

Washington n’est pas le premier à réagir contre les risques posés par TikTok. Quand l’Inde avait, dès 2020, carrément banni l’application dans tout le pays, les gouvernements et les parlements de Grande Bretagne, d’Australie, du Canada, de France, de Nouvelle-Zélande et la Commission Européenne, ont interdit son utilisation au sein des administrations publiques.

A Taiwan, le ministère des Affaires digitales est même allé jusqu’à ranger TikTok dans la catégorie des « applications dangereuses représentant un risque pour la sécurité nationale. »

Pour le NYT, il s’agit d’une nouvelle escalade de la guerre technologique entre Washington et Pékin et, à ce jour, de la menace la plus sérieuse pour l’avenir de l’application aux États-Unis. Néanmoins, pour l’instant, la possibilité d’une contestation légale du décret et divers obstacles à la vente de l’application qui entraîneront des mois de délais, feront que le fonctionnement de TikTok ne sera pas immédiatement perturbé.

Depuis notre article de septembre 2919 (Mises en garde occidentales contre la force intrusive des réseaux sociaux chinois) qui présentait les originalités du logiciel de TikTok et Zhang Yiming 张一鸣, 41 ans cette année son créateur ayant en 2021 cédé sa place de PDG à Liang Rubo, son nº2, le développement de la plateforme est spectaculaire.

Selon le magazine Forbes d’avril 2024, Zhang fait partie des 30 personnes les plus riches de la planète. A 43,4 Milliards de $, sa fortune est la deuxième de Chine après celle de Zhong Shanshan PDG de Nongfu (65,7 Mds de $) qui a récemment fait la une des réseaux sociaux (lire : Orage nationaliste sur les réseaux sociaux).

L’insistant point chaud de la question de Taïwan.

Enfin, au chapitre des lignes rouges incandescentes Blinken et Wang Yi ont traité de la question de Taïwan le lendemain du jour où Biden signait un décret d’aide financière de 92 Mds de $ bénéficiant en majorité aux groupes américains d’équipements militaires, dont près de 4 Mds de $ étaient destinés aux partenaires de l’Indo-pacifique incluant Taïwan.

Sans surprise, le dialogue est resté circonscrit dans le cul-de-sac des positions irréconciliables.

Quand Washington, reconnaissant que Taïwan appartient à la Chine, précise néanmoins qu’en vertu du Taïwan Relations Act, l’Amérique réagirait à une agression directe de l’armée chinoise contre l’Île, Pékin, ignorant l’état de l’opinion taïwanaise à plus de 90% hostile à la réunification avec le Continent gouverné par le Parti communiste, la Chine répond que les États-Unis se mêlent d’une affaire intérieure chinoise.

La réalité est cependant que la constante référence par Xi Jinping à l’urgence d’une réunification, y compris par la force, a enflammé les inquiétudes des Taiwanais et suscité en retour le rapprochement ostensible de Washington avec Taipei, en violation flagrante de l’esprit des « Trois communiqués » qui prévoyaient précisément l’inverse.

En même temps, dans l’Île, l’inconfort généré par l’insistance de la menace militaire chinoise a contribué au renforcement de la mouvance de rupture portée par le Parti Pour le Progrès diplomatique (民進黨).

Alors que Pékin traite le nouveau Président Lai Qing De de « trublion séparatiste », sa victoire électorale le 24 janvier 2024, marque pour la première fois depuis 2000, l’installation à la tête de l’Île pour au moins douze années consécutives (2016-2028) potentiellement seize -, d’une plateforme politique qui refuse de reconnaitre l’appartenance de Taiwan à la Chine.

Note(s) :

[1Le mot 正确 zhengque « correct » employé par Wang Yi est non seulement un synonyme « d’exact », mais également de « convenable », « approprié », « juste », ou « droit ». Dans une société toujours marquée par l’omniprésence idéalisée des vertus confucéennes de bienveillance, d’harmonie et de solidarité, il renvoie à l’exigence morale de la gouvernance.

Dans cette conception, où la centralité chinoise s’érige en principe normatif, les relations internationales devraient être calquées, non pas sur le réalisme des rapports de forces, mais sur l’idéal de fonctionnement des groupes humains apaisés par l’obédience aux vertus confucéennes.

[2Reprises du dialogue entre les armées et des échanges culturels et, sur l’un des derniers conseils de Kissinger, tenir dans les semaines à venir les premières négociations sino-américaines sur l’intelligence artificielle.

[3Lire à ce sujet le magnifique roman d’Amitav Ghosh « Un fleuve de fumée » 2011, partie de la « Trilogie de l’Ibis », édité en Français en 2013 par Robert Lafont.

[4Sur ce sujet, les diatribes politiques antichinoises aux États-Unis se focalisent sur le déficit commercial moyen de 300 Mds de $ au cours des dix dernières années que l’administration tente de réduire sans succès par l’augmentation des taxes infligées aux exportations chinoises.

Comme le souligne l’économiste Michael Pettis, la réalité est que, hormis la nature même des échanges, les déficits sont l’effet indirect des contrastes politiques et structurels entre les deux pays. En Chine, ils permettent à la Banque Centrale de limiter l’appréciation du Yuan et au pouvoir, appuyé par un système syndical piloté non par le travail mais par le capital public, de contrôler plus facilement la hausse des salaires.


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

« Dialogue de Shangri-La »- Dialogue de sourds- L’agressivité anti-occidentale de Pékin devient planétaire

Voyage de Xi Jinping dans une Europe désunie. Au-delà des postures, le coup de froid avec Bruxelles et la longue rémanence des intérêts nationaux chinois

Le révisionnisme sino-russe sur les traces de la révolution mondiale maoïste. Au Moyen-Orient, les risques avérés d’une escalade mortelle

A Hong-Kong, l’inflexible priorité à la sécurité nationale a remplacé la souplesse des « Deux systèmes. »

14e ANP : Une page se tourne