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Chômage des jeunes, un explosif politique à court retard

Par la plongée dans les réseaux sociaux chinois, l’analyse qui suit, directement alimentée par l’exceptionnel travail d’Andrew Methven slowchinese@substack.com (payant), explore encore une fois le malaise de la jeunesse urbaine chinoise éduquée.

Confrontée au chômage qui devient endémique, dans une société mise sous tension par l’extrême prévalence de l’esprit de compétitivité, elle est aussi saisie par le doute existentiel.

Signe que la situation devient politiquement sensible, depuis la mi-août les statistiques officielles chinoises ne font plus état du taux de chômage des jeunes de 16 à 24 ans. Selon le New-York Times, en hausse constante depuis le début de l’année la proportion des sans-emplois dans cette catégorie d’âge avait atteint 21,3% en juin. Selon The Economist, 70% de ces jeunes chômeurs sont des diplômés.

Le 15 août, Fu Linghui, porte-parole du Bureau National des Statistiques expliquait l’embargo par la nécessité « d’améliorer et d’optimiser les données. ».

Sur les réseaux sociaux, dans un contexte général de freinage économique et de défiance (lire : Essoufflement de la reprise. Coagulation des vulnérabilités systémiques. Baisse durable de la confiance), l’annonce a provoqué une avalanche de commentaires désabusés, ironiques ou critiques.

Grogne et désenchantement des jeunes urbains éduqués.

«  En somme » dit un internaute, « Si les statistiques ne sont pas bonnes, il est urgent de les ignorer ». Un autre plus vindicatif : « L’embargo sur les statistiques est pour l’instant la seule politique vraiment efficace du gouvernement pour lutter contre le chômage des jeunes ».

En arrière-plan, se diffuse une épidémie de nihilisme des jeunes urbains que QC a déjà plusieurs fois documentée. Depuis quelques années, le malaise s’exprime sur le net par la floraison de messages désabusés comme 摆烂 – bai lan – « laisser pourrir » ; ou 躺平 tang ping – « faire la planche » (lire : Le très faible enthousiasme pour la « politique des trois enfants »).

Mais l’expression dont la portée philosophique est la plus profonde, évoquant l’épuisement du système arrivé au bout de sa logique est « 内卷 nei juan. »

Très à la mode, notamment en psychiatrie, traduit en Occident par « Involution », l’expression désigne ici l’état d’un système qui, ne pouvant ni se stabiliser, ni se transformer, ne peut plus que se compliquer, nourrissant lui-même les dysfonctionnements qui le minent.

Ainsi, la glorification de l’esprit de compétition pour une meilleure performance, entraîne une concurrence malsaine entre les pairs. Commencée dans une saine émulation, ses excès ayant oublié leur raison d’être et ne privilégiant plus que les moyens au détriment du sens et des fins, aboutissent au gaspillage des ressources humaines et à une dégradation du rapport entre les efforts consentis et leurs bénéfices.

Fatiguée de l’émulation compétitive dont le sens lui échappe, la jeunesse urbaine éduquée s’invente une philosophie de riposte aux pressions psychologiques nées de sa situation de chômage chronique.

Visant à se changer les idées, à se divertir, ou à gagner du temps, cette approche de la vie, décalée du positivisme ambiant porte un nom ambigu 糊弄学 - hunong xue – mot à mot « École de l’idiot » qui induit des attitudes de « laisser aller » , de « rêveur » ou de « hâbleur ».

Un article du média « Huxiu - 虎嗅 - » mot à mot « Le tigre renâcle » a récemment rendu compte de ses échanges avec un groupe de huit jeunes appliquant la « philosophie de l’idiot » à tous les aspects de leur vie.

Certains mentent à leurs parents pour leur faire croire qu’ils recherchent activement une épouse ou un mari dans des « foires aux conjoints  » ; d’autres accumulent les heures supplémentaires au travail où, en réalité, ils ne font que dormir - « 摸鱼式 加班 » mot à mot « faire des heures supplémentaires en taquinant le poisson » - ; d’autres encore qui se coupent les cheveux eux-mêmes en disant qu’ils fréquentent les salons de luxe, parlent de plans de voyage longs et compliqués qu’ils ne réaliseront jamais.

Récentes racines politiques du chômage et contraction du marché de l’emploi.

Le 15 août le New-York Times rappelait que l’omerta sur les statistiques du chômage des jeunes faisait suite à l’interruption de la publication des enquêtes mensuelles sur la confiance des ménages effondrée durant le confinement à Shanghai en 2022. A peine rétablie au début 2023, elle est à nouveau en recul, suite aux difficultés de la reprise.

Les mesures de relance pour encourager l’embauche par les entreprises privées qui pourvoient 80% des emplois urbains n’ont pour l’instant pas corrigé la frilosité des patrons.

En plus des dégâts infligés au marché du travail pendant la pandémie, le taux d’embauche a également souffert de la répression infligée aux secteurs de la technologie, de l’immobilier et de l’éducation, principaux pourvoyeurs d’emplois des jeunes diplômés.

Conséquence des mesures réglementaires de remise en ordre (lire : Le foisonnement affairiste d’Internet, la prévalence du Parti et l’exigence de loyauté & Faces cachées et risques de la mise au pas des groupes numériques), des centaines de milliers de licenciements ont freiné le développement des groupes numériques et immobiliers.

Exemples : après avoir été « recadré  » par l’exécutif en 2020 (lire : Le micro-crédit en ligne percuté par le principe de précaution et la normalisation politique) Alibaba a réduit ses effectifs de plus de 10 000. Lire aussi : Une reprise en main politique plus qu’une réforme économique. En 2022, Country Garden, l’un des plus grands promoteurs immobiliers coté en bourse à Shanghai, a supprimé plus de 30 000 emplois.

Alors que le marché de l’emploi s’est considérablement tendu, le gouvernement prévoit que 11,6 millions de jeunes diplômés chercheront un travail, soit un million de plus qu’en 2022.

L’autre défi auquel les jeunes sont confrontés est la difficulté à trouver un emploi conforme à leurs qualifications et à leurs exigences de confort professionnel. Le sujet avait déjà été évoqué par QC en avril dernier : Le chômage des jeunes diplômés. Lu Xun et Kong YiJi ; Lao She et Xiangzi le chameau.

S’il est vrai que la construction et les transports reprennent des couleurs, ils sont plutôt les réservoirs d’emploi des migrants. En revanche, d’autres secteurs comme ceux de la haute technologie et des services d’éducation, prisés par les jeunes diplômés tardent à redémarrer.

Aujourd’hui ajoute le NYT, même devenir un fonctionnaire débutant employé pour le gouvernement est devenu difficile. En 2022, jugeant que la filière publique était plus sûre que le privé, un nombre record de 2,6 millions de personnes ont postulé à l’examen national de la fonction publique pour seulement 37 100 postes à pourvoir.

Fracture générationnelle.

Conscient des risques politiques portés par une jeunesse désœuvrée et de plus en plus critique, Xi Jinping a appelé les diplômés à tenter leur chance dans des régions reculées en faisant comme lui, durant la révolution culturelle, l’expérience de « manger de l’amertume 吃苦- chi ku », expression idiomatique symbolisant les souffrances de la vie.

Au passage, le Président oubliait qu’en 1969, en pleine révolution culturelle, lui-même, supportant mal la dureté de la vie à la campagne à Liangjiahe, dans le Shaanxi, s’était évadé avant d’être repris par les gardes rouges.

Au demeurant, aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après les affres de la révolution culturelle, les jeunes Chinois instruits, enfants uniques choyés par leurs parents, tous nés après 2000, au temps de la croissance forte et des vaches grasses, sont certes « nationalistes » mais beaucoup ont perdu la fibre révolutionnaire. Ils recherchent un emploi confortable dans les environnements rassurants, valorisants et à la mode de la culture, du numérique ou du divertissement.

Nie Riming, chercheur à l’Institut des finances et du droit de Shanghai,le confirme : « Les étudiants espèrent tous trouver un emploi dans les grandes villes ».

Enfin ramenant le problème à l’essentiel qui, pour l’appareil, est celui du contrôle de la population, en juin dernier, un rapport du China Macroeconomy Forum, 中国宏观经济国际年会, rattaché à l’Université du Peuple (Renmin Daxue 人民大学) mettait en garde : « Si cette question n’était pas gérée correctement, elle entraînerait d’autres problèmes sociaux au-delà de l’économie, et pourrait même allumer la mèche de problèmes politiques ».


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Par Donnet Pierre-Antoine Le 3/09/2023 à 16h19

Chômage des jeunes, un explosif politique à court retard.

Très intéressant, comme de coutume. Bravo

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