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Commission mixte scientifique 2024 : et après ?

Les limites de l’exercice.

On l’aura compris il n’y a rien attendre de cette réunion qui ne fut en aucune façon décisionnelle ou capable d’impulser de nouvelles orientations, surtout en l’absence de l’Agence Nationale de la Recherche et de la Natural Science Foundation of China (NSFC : 国家 自然 科学 基金 委员会) véritables banques des échanges scientifiques bilatéraux.

En France comme en Chine. Autre non-dit de cette énième COMIX, la double politique de coopération française, celle pilotée par le MEAE avec son habillage diplomatique (donc top-down, c’est-à-dire politique) et celle conduite par les organisations de recherche françaises (bottom-up, c’est-à-dire guidée par les besoins scientifiques des laboratoires).

Or, la COMIX est conçue par et pour le MEAE même si ce département ministériel ne finance qu’un très petit segment des échanges scientifiques.

Dit autrement, la COMIX passe à côté de l’essentiel en s’abstenant de passer en revue les bonnes et mauvaises pratiques de coopération scientifique qui influencent directement le positionnement de la France en Chine : les grands projets bilatéraux dont certains sont des succès notables (le spatial) ou des échecs dispendieux (Pasteur et le P4), l’accès croisés aux financements de la recherche [4] et aux grandes infrastructures de recherche (télescopes, accélérateurs, fusion nucléaire et physique corpusculaire, etc.), les partenariats évolués industrie-recherche publique, etc.

Dans la réalité, il est utile de savoir que les deux canaux de coopération scientifique évoluent dans des directions différentes et selon des modalités soit opposées soit asynchrones. Ils n’ont quasiment pas d’intersections, ce qui conduit à une dilution de l’influence scientifique française en Chine. Ainsi, en Chine et ailleurs, le MEAE met en œuvre depuis plus de 20 ans des programmes de mobilité scientifique PHC [5] (Partenariats Hubert Curien) alors que le CNRS ou l’IRD les a abandonnés pour privilégier le montage de laboratoires conjoints internationaux, comme l’E2P2L [6] en chimie de l’environnement à Shanghai.

Autre exemple, l’accord franco-chinois sur les maladies infectieuses (AIMIE) signé en 2004 par J. Chirac et financé à coups de millions par le MEAE pendant 20 ans en raison de sa nature « présidentielle ». Il n’a fait l’objet d’aucune consultation dans la communauté scientifique française. Ni d’évaluation quelconque. L’échec retentissant de cet accord [7] n’est pas sans lien avec ce qui précède, il ne répondait pas à une demande ou un besoin scientifique de notre pays.

Évidement, l’AIMIE, pourtant présent dans l’esprit de tous, a été complétement mise de côté lors de la COMIX 2024.

Un contexte moins favorable.

Pour la Chine, cette COMIX est plutôt une bonne opération. Certes, comme en France, elle n’a aucune incidence sur les orientations des coopérations bilatérales, du reste en baisse notable depuis les restrictions diverses et variées mises aux échanges scientifiques avec la Chine par quasiment tous les pays de l’OCDE.

Mais elle permet au MoST de nier l’idée que la Chine se referme. Ou que, dans certaines institutions, ses chercheurs ne sont plus évalués sur des critères de publications internationales mais de conformité avec les nouvelles doxas du PCC de l’autonomie stratégique et de l’ innovation indigène…) [8].

Autre avantage de la COMIX pour la Chine, elle permet de se ménager des ouvertures de coopération alors que pour la première fois le volume de la production intellectuelle scientifique sino-américaine affiche une baisse de 5% sur la période récente [9].

Quand on sait que la Chine réalise plus de 75% de sa production internationale d’articles scientifiques avec 4 pays (États-Unis, Grande-Bretagne, Canada et Australie), la France peut offrir la possibilité de compenser en partie cette moindre internationalisation de la Science chinoise. Mais aux yeux de la Chine, notre pays demeure un petit pays scientifique. Les statistiques le prouvent : la production scientifique internationale de la Chine place la France au septième ou huitième rang des pays qui collaborent avec elle.

Note(s) :

[4La Chine ne respecte pas l’accord de fin 1999 avec l’UE d’accès réciproque aux sources de financement de la R&D : les acteurs chinois (entreprises, institutions…) s’insèrent dans les consortia européens mais les européens effectuant de la R&D en Chine n’ont pas accès aux programmes chinois.

[5Il s’agit de programmes faisant l’objet d’appels à projets annuels. Chaque projet est évalué au MESR. Les projets retenus obtiennent le financement de titres de transport ou de séjours scientifiques de courte durée, c’est-à-dire quelques milliers d’euros, au mieux. Les PHC continuent d’être le fer de lance de la coopération scientifique financée par le MAE mais ils sont très critiqués dans les laboratoires parce que trop peu dotés, eu égard aux coûts de montage.

[6Un partenariat entre le CNRS, l’entreprise Solvay et plusieurs institutions universitaires chinoises.

[7Mise sous tutelle militaire du centre de biosécurité P4 de Wuhan construit grâce à des transferts de technologie vers la Chine et Fermeture de Pasteur Shanghai en 2023 (lire L’insistante rumeur d’une « fuite » au laboratoire P4 de Wuhan « Le fait que le 14 février 2020, la Direction de l’Institut de virologie de Wuhan ait été confiée au Major-général Chen Wei, 54 ans, première femme à la tête de l’appareil chinois de guerre biologique, a encore attisé les rumeurs d’une origine humaine accidentelle de l’épidémie. » & Pasteur Shanghai. Comment notre gloire nationale a été poussée vers la sortie)

[8In « Re-engineering the Innovation Chain : How a New Phase of Government Intervention is Transforming China’s Industrial Economy » (5-6 sept. 2023), IGCC-MERICS.

[9In Nature, « Why is China’s high quality research footprint becoming more introverted ? » (29 nov. 2023). L’article avance plusieurs explications à cette baisse, la première jamais observée. Il cite la période COVID, les restrictions aux échanges liées à la sécurité, l’autonomie croissante de la recherche chinois, mais ne tranche pas la question de savoir s’il s’agit d’une tendance structurelle ou conjoncturelle.

Henri Clairin est un économiste au sein d’une grande organisation de recherche. Il a été au plus près des échanges scientifiques et technologiques avec la Chine pendant plus d’une dizaine d’années. C’est également un bon connaisseur des réalités de la Chine contemporaine où il vit une partie de l’année. Fin 2022 il a fait paraître un recueil de chroniques évoquant la diplomatie culturelle et scientifique française en Asie (« Voyage au Ministère des Affaires étranges », Edilivre, 310 pages).


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