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›› Chronique

L’innovation chinoise entre obsession techno-souverainiste et ressac économique

Conséquences économiques : des contradictions, des risques et des vulnérabilités.

Tout ceci a des conséquences économiques importantes, notamment parce que les orientations techno-souverainistes en contradiction radicale avec les principes de l’économie de marché dont le discours public chinois continue à faire l’apologie, ont une forte dimension protectionniste et autarcique.

En ne cherchant plus à maximiser ses leviers économiques (croissance, compétitivité, productivité…) ou à augmenter le bien-être de sa population (hausse des revenus, consommation intérieure, santé, éducation) comme le prévoyait le virage vers les services promu dans les précédents plans quinquennaux, la Chine s’impose des coûts économiques importants.

Ils pèsent (et pèseront) sur la croissance, sur les finances publiques et l’endettement, sur le système financier, et en fin de compte, sur l’harmonie sociale.

Selon Nicholas L. Lardy [15], ces dernières années, le rôle grandissant de l’État dans l’allocation des ressources qui coïncide avec la tendance à la chute des investissements privés à partir de 2015, a joué un rôle majeur dans le ralentissement de la croissance économique. Compte tenu de l’imbrication globale des économies, la tendance est susceptible d’avoir des répercussions sur les clients de la Chine.

Dit autrement, l’économie Chinoise est engagée dans un processus où l’allocation des ressources (capital, travail, technologie) est sous-optimale, à l’image du soutien systémique aux entreprises d’État (SOE) aux dépens des acteurs privés ou des entreprises internationales.

Par exemple, en soutenant des secteurs tenus par les SOE, comme la sidérurgie, le Parti-État oriente des ressources vers des activités moins profitables et à faible valeur ajoutée en plus d’être sans véritable enjeu économique.

Évidemment, cette politique alimente une situation conjoncturelle morose caractérisée par un phénomène de déflation des prix à la production, de faible croissance, de chômage accru et, surtout, d’ajustement des salaires à la baisse, ce qui constitue une source de mécontentement social.

Après la période Covid qui l’avait déjà durement frappée la classe œuvre ouvrière continue à perdre du pouvoir d’achat.

Points positifs cependant, qui au passage, suggèrent que le pays qui a encore des marges de manœuvre n’est pas entré dans une crise économique majeure, les exportations dont la valeur totale est de 840 milliards de dollars sont florissantes, tandis que la consommation intérieure reste bien orientée.

La chute brutale des IDE en Chine (revenus à 33 milliards de dollars, niveau de 1993, contre 350 milliards en 2021) est en revanche un indicateur signalant que le vent de l’attractivité du pays a tourné.

La désaffection est générale. Elle concerne aussi bien les investisseurs japonais, européens qu’américains, preuve qu’ils anticipent à la fois des perspectives économiques défavorables et des conditions de marché (intérieur et extérieur) peu propices au développement des projets en Chine.

Corollaire, le climat des affaires se dégrade. Sur 529 entreprises membres de la Chambre UE-Chine, seulement 13% envisagent la Chine comme première destination pour les investissements dans le futur (contre 16% en 2023 et 21% en 2022) et 13% affirment ne plus vouloir investir en Chine dans les prochaines années [16].

Comme le documente une autre étude de la Chambre [5], l’ensemble des intérêts économiques européens en Chine est aujourd’hui moins occupé par le développement d’affaires que par l’élaboration de stratégies de survie face à des législations contradictoires et des pratiques économiques chinoises déloyales. Pour faire court, la Chine est devenue un pays à risque.

Cette perception et ces anticipations négatives sont assurément alimentées par une multitude d’autres facteurs.

Parmi eux, les législations contraignantes sur le stockage et la transmission des données, le régime de change et de rapatriement des bénéfices, la sécurité de l’informatique, les pressions des autorités pour la préférence nationale, et, provoqué par les limites chinoises en matière de droit de séjour des cadres étrangers, l’exode des communautés étrangères et avec elle la réduction de l’offre scolaire et hospitalière aux expatriés.

Depuis 2023, des restrictions s’exercent également sur l’accès aux informations économiques et financières (consultants, bases de données, statistiques, intelligence économique, etc.) ; elles empêchent tous les acteurs étrangers d’appréhender la complexité du système économique et politique chinois.

Globalement le nouveau paradigme de défiance sécuritaire accentue l’isolement de la Chine et l’éloigne des investisseurs, d’autant que le pouvoir chinois fait aujourd’hui pression sur tous les experts et économistes pour produire des analyses conformes à la vision normative du PCC. Le résultat, c’est évidemment l’autocensure et le silence [17].

Quand on considère chacun de ces facteurs, on comprend bien qu’ils sont à la fois la cause et la conséquence d’un changement de doctrine sur l’ouverture économique que les autorités chinoises auront de plus en plus de mal à nier.

Pourtant, en conservant un narratif contraire aux réalités observées, le Parti-État aggrave la défiance des investisseurs étrangers, et avec elle, celle des pays de l’OCDE. La prudence sceptique qui prend des formes variées est visible dans les échanges humains (culture, éducation, science…), les opinions publiques, le tourisme, etc.

Comme nous le laissions entendre au début de l’article, le virage autarcique de la Chine expose son économie globalisée à des chocs en retour de la part de ses grands clients, principalement des pays de l’OCDE.

Mécaniquement, les contentieux commerciaux, les contre-mesures et les enquêtes pour dumping se multiplient. Les derniers en date concernent les États-Unis (14 mai 2024). Sur plusieurs familles de produits chinois (matériaux critiques, produits médicaux, véhicules électriques…), les droits de douane sont brutalement passés de 25 à 100%.

Quant à l’UE, après les enquêtes sur l’acier et les véhicules électriques, elle vient le 13 mai 2024 d’en ouvrir deux autres, l’une sur les produits laminés plats, l’autre sur les revêtements de sols. Sans doute, le mouvement n’en est qu’à ses débuts même s’il faut s’attendre à ce que son ampleur reste dans les limites fixées par la dépendance qu’impose la Chine aux chaînes de valeur des pays de l’OCDE.

Note(s) :

[5In « Riskful Thinking : Navigating the Politics of Economic Security » (p. 21), fév. 2024, Chambre de commerce Europe-Chine.

[15« The State Strikes back : the End of the Economic Reform in China ? », Nicholas R. Lardy, PIIE, 2019 (ISBN : 978-0-88-132737-3). La seconde partie du raisonnement de l’auteur est toutefois que le phénomène actuel est réversible : en clair, la Chine pourrait retrouver la croissance et se rapprocher des niveaux de revenu par tête des pays de l’OCDE si l’État-Parti renonçait à son interventionnisme.

[16« Business Confidence Survey 2024 ». In Brèves économiques Chine & Mongolie, direction du Trésor, SER de Pékin (13 mai 2024).

[17« Les économistes sous contrôle en Chine », le Monde du 18 avril 2024.


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