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›› Chronique

L’innovation chinoise entre obsession techno-souverainiste et ressac économique

Le concept de « sécurité » et sa mise en œuvre.

La pensée d’autonomie, d’innovation et d’industrialisation indigènes n’est pas nouvelle puisqu’elle jalonne tous les plans quinquennaux et ceux du renforcement de la R&D depuis les années 1990. L’ambition a cependant pris un tour inédit en 2015 avec le projet « Made in China 2025 » qui fixe les futures parts de marchés à atteindre par la Chine dans toutes les hautes technologies ou secteurs d’avenir (microprocesseurs, propulsion aéronautique…).

Le document, qui avait fait grand bruit dans le monde entier, était déjà une manière de dire que la Chine aura en 2025 bouté hors du marché chinois une bonne partie des entreprises étrangères détentrices de ces technologies. Mais aujourd’hui, la politique de « sécurité » du PCC va encore plus loin.

Elle se définit en effet sur un mode « holistique », portant l’exigence stratégique d’embrasser les relations avec l’Occident de l’ensemble du système économique et industriel chinois.

Ayant identifié six familles de défis et risques économiques dont les dépendances à l’innovation et aux technologies étrangères et l’exposition aux représailles commerciales, il prescrit aux branches industrielles de trouver, avec le soutien de l’État, des parades opérationnelles, aux périls et aux défis pesant sur l’autonomie stratégique du pays.

Les entreprises d’État ainsi que les autres acteurs économiques chinois sont aussi incités à se détourner des investissements hors de Chine [4] et à limiter les flux de leurs importations aux intrants liés aux hautes technologies (lire : Modernisation de l’industrie lourde, « Chine 2025 » et transferts de technologies).

Selon la Chambre de commerce Chine-Europe, ces orientations se traduisent déjà par une dépendance accrue des chaînes de valeur mondiales à la Chine et en même temps une relative stabilité de la dépendance chinoise aux intrants venant des États-Unis ou de l’Europe.

Quant à la Chine, la dépendance de ses chaînes de valeur vis-à-vis de l’extérieur baisse de façon graduelle depuis 2011, mais avec une décroissance accélérée à partir de 2020.

Autre conséquence, confirmant le dirigisme et la doxa du moment, les autorités chinoises demandent désormais aux entreprises européennes installées en Chine de localiser leurs chaînes d’approvisionnement dans le pays ou/et de restreindre leurs importations d’intrants pour leurs productions locales destinées aux marchés étrangers et chinois [5].

De la même source, on apprend que certains domaines tels que l’informatique ou les sciences biomédicales, considérés par les autorités comme faisant partie intégrante de la sécurité nationale sont, désormais formellement régis par des règles de commande publique excluant les intervenants étrangers.
Avec la contribution active des entreprises d’État, le Ministère du commerce chinois a également lancé un programme de « champions cachés ».

Depuis 2022, le projet a, grâce aux subventions publiques, aux réductions de taxes et, surtout, à l’accès privilégié aux marchés domestiques, fait émerger près de 9 000 PMI-PME. Ses objectifs : combler les segments manquants de certaines chaînes d’approvisionnement chinoises, s’affranchir des redevances associées aux technologies étrangères, évincer les fournisseurs étrangers et sécuriser certaines activités [6].

Enfin, il faudrait aussi parler du rôle de la finance chinoise, elle aussi priée de se plier aux exigences de « sécurité ».

Dans le contexte de recul ininterrompu des marchés boursiers depuis 2017 [7] (voir le graphe ci-dessous), même les entreprises de la haute technologie numérique chinoise comme les nouveaux groupes « privés » (Alibaba, Ant, Tencent…), traditionnellement peu perméables aux injonctions du PCC [8], ont, du fait de leurs valorisations boursières himalayennes, été mises au pas en raison des menaces qu’ils faisaient peser sur les entreprises d’État, la finance et les puissants groupes d’assurance.

(Lire : Une reprise en main politique plus qu’une réforme économique) .

Enfin, pour confirmer que la politique de « sécurité » a clairement pris le pas sur les principes économiques et financiers, même les banques d’affaires sont désormais dépendantes du bon vouloir de l’autorité boursière (CSRC).

Elle privilégie, non plus la qualité économico-financière des dossiers (IPO, fusions-acquisitions, émissions obligataires…) ou la transparence de l’information à l’intention des investisseurs, mais l’adéquation politique des projets des entreprises aux objectifs de sécurité du gouvernement, selon un code couleur ironiquement qualifié dans le milieu de « feu de circulation », où le rouge et l’orange équivalent à une exclusion des marchés.

Comparaison des valeurs boursières du Continent et de Taïwan.

(Source Banque Transatlantique)


*

L’innovation tenue bride courte.

L’innovation est l’autre levier d’intervention des autorités chinoises. S’il est exact qu’il n’est pas nouveau, le fait est qu’il prend aujourd’hui la forme d’un impératif protéiforme et urgent dans les discours où l’idée maitresse qui surnage est toujours la « sécurité » [9].

La particularité est cependant que l’accent est davantage mis sur la R&D technologique et les acteurs économiques que sur la recherche publique (Académie des sciences, universités, etc.) ou sur les sciences fondamentales, ces dernières restant marginalement dotées (moins de 10%).

Sans surprise, les dépenses de R&D continuent de progresser en Chine mais à un rythme moindre, sans doute en raison du ralentissement de la croissance et de la conjoncture déflationniste.

Selon le MoST, les dépenses de recherche et développement (R&D) ont en effet dépassé 3 300 milliards de yuans (environ 458 milliards de dollars) en 2023, soit une augmentation de 8,1% en glissement annuel, les situant à environ 2,5% du PIB. Pour mémoire, la hausse est moins rapide que prévue. Les prévisions du 13e plan (2016-2020) anticipaient ce ratio pour 2020.

Comme tous les chiffres gouvernementaux, ce volume de dépenses qui, dans la pratique peut confondre dépenses de R&D et investissements, est sujet à caution.

Mais le plus important est ailleurs. Si la Chine n’a pas véritablement modifié l’organisation de sa recherche (universités et institutions publiques) et de son mode d’innovation dirigiste vertical, en revanche elle a, en un peu plus de cinq ans (2014-2019), totalement remis à plat le système de financement de sa R&D.

Ce dernier repose désormais sur cinq piliers distincts regroupant plusieurs dizaines programmes avec un point d’entrée unique et une gouvernance centralisée [10].

Cette réforme trouve son origine dans la double nécessité de simplifier les canaux de financement et d’augmenter la cohérence du système devenu illisible du fait de l’accroissement des dépenses de R&D combiné à l’ouverture d’une multitude guichets.

Sans entrer dans le détail, on doit comprendre que cette nouvelle organisation donne depuis 2020 à l’État-Parti des capacités d’intervention renforcées pour mettre en œuvre sa nouvelle doctrine de sécurité économique. Désormais, le pouvoir a les moyens de faire coïncider les financements avec ses objectifs technologiques du moment.

Autant dire que, là aussi, les exigences politiques prennent le pas sur les logiques d’excellence ou les choix rationnels de financement de la recherche.

Schéma organisationnel du financement de la recherche.

Une illustration intéressante de cette propension généralisée au pilotage politique aux dépens de considérations économiques ou scientifiques est par exemple la volonté du 19e comité central (2019) de ressusciter la notion « d’équipe nationale », qui remonte à l’époque de l’économie planifiée, pour engager des projets d’envergure nationale, tels que le barrage des trois gorges, la haute vitesse ferroviaire et l’exploration spatiale.

Il s’agit de « centraliser le pouvoir pour réaliser de grandes choses » que ne peuvent pas entreprendre les seules entreprises. Alors que, dans le narratif du PCC, il est toujours difficile de distinguer sa vision normative des actions concrètes destinées à la mettre en œuvre, le fait est que, dans un document de préparation concernant le 14e plan et ses « objectifs à l’horizon 2035 », le PCC confirme l’option résolument centralisatrice.

Cette fois, il en appelle à la double nécessité « d’améliorer l’équipe nationale en tenant compte des conditions de « l’économie socialiste de marché » et de se battre pour les technologies « clés de base » (Comité Central du PCC 2020A).

Un peu plus tard en 2021, dans un de ses discours, le Président Xi a ordonné aux quatre composantes de « la nouvelle équipe nationale » (laboratoires nationaux, académies, universités, entreprises technologiques clés à Pékin et dans les provinces) de se conformer à l’objectif d’autonomie technologique nationale.

S’agissant de la mise en œuvre, il semble que le pouvoir a conscience que son branle-bas centralisateur pourrait attiser les craintes d’une « menace chinoise ». Alors qu’autrefois il était traduit et largement diffusé, le 14e plan quinquennal de développement pour l’innovation Scientifique & Technologique n’a pas été rendu public, sans doute pour éviter un émoi similaire à celui qu’avait à juste titre suscité dans le monde la publication de « Made in China 2025 » en 2015.

Il reste que sans surprise, la priorité va à la R&D dans les sciences de l’ingénieur, et plus particulièrement aux semi-conducteurs plus performants, aux circuits intégrés et globalement à l’écosystème de la micro-électronique.

Un autre domaine, moins médiatisé, mais où la Chine injecte aujourd’hui des moyens importants pour échapper à sa dépendance qualifiée de « mortelle » par les stratèges de l’appareil, est celui des dispositifs médicaux et biomédicaux, introduit dans le pilier n°2, à la suite d’une prise de conscience.

En 2023, les pouvoirs publics ont en effet réalisé que les vaisseaux artificiels, matériel indispensable pour la chirurgie vasculaire et cardiaque, provenaient exclusivement de deux fournisseurs allemand et japonais, alors dans l’incapacité d’approvisionner la Chine pour des raisons industrielles.

Plus largement, une étude chinoise de l’université Beihang (BUAA) à Pékin a établi que plus de 80% du matériel médical sophistiqué utilisé en Chine dépendait des importations [11].

Cela étant, il est frappant de constater que les priorités technologiques chinoises concernent peu les sciences de la vie, les sciences biomédicales ou les biotechnologies. S’il est vrai qu’elles apparaissent dans la liste des technologies de rupture, (biologie synthétique, édition du génome), le fait est que, comparées aux sciences appliquées et de l’ingénieur, (génie industriel et les matériaux), elles n’occupent qu’ une place marginale.

Dit autrement, les soutiens publics chinois liés à l’innovation vont avant tout à l’industrie et à la manufacture industrielle qui représente 60% des capacités manufacturières mondiales, et priorité nationale.

Cette répartition des ressources est en fort contraste avec celle de la R&D des pays de l’OCDE, où le grand champ des sciences de la vie, où la recherche pharmaceutique tient une place importante, représentent en général plus de 50% des dépenses.

Un autre domaine, peu abordé par le pouvoir en raison de sa sensibilité socio-politique est l’agriculture. Non pas qu’il l’ignore. Le silence du PCC sur ce secteur suggère au contraire une forte mobilisation. Moins visible dans les plans gouvernementaux, la priorité agricole s’exprime surtout à l’échelle locale ou régionale.

Actuellement, l’effort va à la diversification des sources d’approvisionnement, au soutien à la transformation et à la sécurisation des chaines de valeur agricoles. La répartition des ressources indique que les efforts de recherche se concentrent sur la génétique des plantes, les semences (pour augmenter la production ou diminuer les pesticides, à des fins énergétiques, etc.) ; sur la génétique animale et l’optimisation des procédés de biomasse.

D’une manière générale, on remarque que le MoST se montre à la fois réactif et inventif pour périodiquement ajuster, rectifier ou identifier les technologies futures à partir des travaux de la NDRC, de l’Académie des sciences de l’ingénieur ou des universités.

Mais selon une analyse de MERICS datant de juin 2023, le foisonnement des annonces, des priorités et des terminologies qui diffèrent d’une source à l’autre, donne le sentiment d’une incohérence et de contradictions, au point qu’il est malcommode de suivre les priorités, y compris la liste des technologies de rupture à l’horizon 2035 (technologies quantiques, IA, etc.) [12].

Comme nous l’indiquions plus haut, si les priorités ainsi que la gouvernance de l’innovation chinoise ont évolué, l’organisation du système demeure inchangée. Elle reste caractérisée par un cloisonnement institutionnel (universités, industriels, finance…) et disciplinaire qui laisse peu de place à l’éclosion d’écosystèmes locaux.

Combiné à la piètre conjoncture économique, le dirigisme actuel laisse en outre moins de place à la créativité ou à l’initiative individuelle, des entrepreneurs ou des entreprises.

C’est bien connu et documenté, l’innovation ne se décrète pas. Elle est construite par des entrepreneurs dans un environnement collectif avec une part d’opportunisme et de hasard.

Enfin, si l’innovation chinoise donne l’impression d’avoir fait l’objet d’une refonte de son système, certains observateurs avancent que les mesures prises demeurent « faiblement planifiées, très éparpillées et de nature incrémentale », doutent de son efficacité politique [11] [13] [14].

Note(s) :

[497% entre 2017 et 2022 selon la Chambre de commerce Chine-Europe.

[5In « Riskful Thinking : Navigating the Politics of Economic Security » (p. 21), fév. 2024, Chambre de commerce Europe-Chine.

[6Id. p. 22

[7Sur les trois places boursières de Pékin, Shanghai et Shenzhen, toutes les petites, moyennes et grandes capitalisations sont touchées par une baisse ininterrompue depuis 2017 des valeurs chinoises (SSE 50, SSE 180, SSE 380, CSI 300…). Alors que dans le même temps, tous les indices du monde affichent de bonnes performances.

[8En raison du fait que la cotisation annuelle au PCC est fonction du niveau de revenu des personnes, la présence du Parti dans ces domaines reste limitée…

[9Nous employons « sécurité » par commodité, les formulations anglaises tournent autour de self-reliance (autonomie), self-efficiency (auto-performance), self-sufficiency (auto-suffisance), self-empowerment (autonomisation)…

[10Voir à ce sujet la vaste étude européenne en 6 volumes « Advance EU Access to Financial Incentives for Innovation in China » (2018-2019). Réalisée par DEVELOPMENT Solutions Europe Ltd (Grande-Bretagne). Cette véritable encyclopédie sur le financement de la recherche chinoise avait au départ un double objectif : 1) dresser la carte des programmes chinois de soutien à la R&D et 2) documenter l’accès croisé aux financements de la R&D en Chine et en Europe prévu dans l’accord de fin 1999.

Cet accord reste encore aujourd’hui à sens unique en faveur de la Chine, les programmes chinois excluant de fait les acteurs européens. Cette étude a contribué à ouvrir les yeux de la Commission qui, également poussée par le Parlement, a, en 2019, introduit des restrictions dans la mise en œuvre de l’accord (présence encadrée des industriels chinois, exclusion de plusieurs domaines, etc.).

Ces mesures s’inscrivent également dans le cadre d’un changement de doctrine assumée de l’UE envers la Chine (« la Chine…rival systémique…  »).

[11In « The Trajectory of China’s Industrial Policies », juin 2023, MERICS/IGCC.

[12Goulots d’étranglement, technologies clés, technologies clés essentielles, technologies de rupture, technologies critiques…Les observateurs s’y perdent surtout que les listes publiques mêlent souvent des technologies (ex. « système de propulsion à jante sans arbre ») et des domaines économiques (ex. micro-systèmes électroniques) ou scientifiques (ex. génétique animale).

Ceci laisse penser que les autorités chinoises entretiennent la confusion sur les notions de R&D et d’investissements. Ou que ces priorités cachent en fait des soutiens à des entreprises ayant développé la technologie en question.

[13In « Re-engineering the Innovation Chain : How a New Phase of Government Intervention is Transforming China’s Industrial Economy », mars 2024, MERICS/IGCC.

[14« The Communist Party’s Steering of China’s Science, Technology, and Innovation System : Aspirations and Reality », avril 2024, MERICS/IGCC.


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