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›› Editorial

Le semi-échec du sommet suisse sur l’Ukraine et la vaste ambition de médiateur global de Xi Jinping

L’Hôtel Bürgenstock au-dessus du Lac des Quatre Cantons à Lucerne au centre de la Suisse, où s’est tenu le sommet de la paix pour l’Ukraine.


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Au sommet de la paix sur l’Ukraine organisé à Bürgenstock en Suisse les 15 et 16 juin, l’absence de la Chine solidaire de Moscou que la Suisse, contrainte par le refus de Zelensky, n’avait pas invité [1] était le signe que la réunion ne parviendrait pas à un accord de paix durable, en dépit de la présence de quatre-vingt participants.

Avant le sommet, Mao Ning, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères avait précisé que la Chine participerait au sommet uniquement si la Russie était présente et si elle avait la garantie que tous les “plans de paix” y compris ceux de Moscou seraient entendus. Deux exigences inacceptables pour Kiev. Il semble désormais acquis qu’ayant abandonné ses mises en scène de conciliation (lire : Le grand-écart d’Olaf Scholz en Chine), Pékin n’entend pas se désolidariser de son partenaire russe.

Ne faisant même plus semblant d’aider Kiev, ayant de surcroît, selon Zelensky, joué de son influence pour que les pays du Sud Global ne participent pas au sommet suisse, Xi Jinping poursuit son propre objectif de plan de paix dont il rêve que la réussite haussera son image internationale à une hauteur jamais atteinte par ses prédécesseurs de l’après Deng Xiaoping. A l’intérieur, l’appareil qui juge que son image de nº1 omnipotent capable de s’opposer à l’Amérique en est renforcée, le suit sans réserve.

Une stratégie oblique par la vaste mouvance anti-occidentale.

Alexander Gabuev, d’origine Russe, ancien Éditeur en chef adjoint du magazine Kommersant-Vlast, fermé par le Kremlin début 2022, et aujourd’hui Directeur en exil du Centre Russie-Eurasie de L’institut Carnegie de Berlin, juge les plans de Xi Jinping à la fois bien plus ambitieux que ceux de la Conférence suisse et aussi plus risqués.

Pour le nº1 chinois, il s’agit de “continuer d’aider Moscou, tout en sabotant les propositions de paix menées par l’Occident, avec l’espoir que, le moment venu, il sera en mesure de peser sur la Russie pour l’amener à la table des négociations.

Certes, pour l’instant, il est peu probable que la manœuvre chinoise fonctionne, puisque ni la Russie ni l’Ukraine ne semblent prêtes à engager des pourparlers de paix sérieux, tandis que Kiev et ses partenaires ne croient plus à la neutralité de la Chine.

Pour autant, ajoute Gabuev, le choix de Xi Jinping, qui n’a rien à perdre à la prolongation du conflit, entretenu par l’aide chinoise à Moscou, s’inscrit dans le temps long (lire : La proximité sino-russe à l’épreuve de la guerre).

En s’abstenant de venir en Suisse, Xi Jinping, solidaire de Moscou, dont la décision a été facilitée par la bonne aubaine des exportations massives d’hydrocarbures russes à prix cassés via l’Asie Centrale [2], avait anticipé le semi-échec de la conférence de paix dont le plus flagrant symptôme fut l’attentisme prudent des quelques participants majeurs.

L’Inde, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Brésil - ce dernier ayant pris la précaution de préciser qu’il était venu en “observateur”, - n’ont pas signé le document final. Leur prudence est d’autant plus remarquable que les ambitions de la déclaration avaient été réduites à l’exigence du respect de l’intégrité territoriale, à la sécurité alimentaire, à celle des échanges de prisonniers, au retour des presque 20 000 enfants déportés et à la sécurité nucléaire [3].

A ce propos, le document d’où avait cependant été expurgée la mention “d’une agression russe”, mentionne clairement l’urgence du retour de la centrale de Zaporizhzhya sous le contrôle de Kiev.

Il reste qu’au total, moins de 50% des 193 pays des NU étaient présents, dont quelques-uns et non des moindres ont exprimé un attentisme prudent. Plusieurs, comme la Turquie, membre de l’OTAN, l’Arabie Saoudite et le Kenya ont souligné qu’à l’avenir, il serait nécessaire d’associer la Russie.

La discordance dessine la faille majeure de la conférence suisse révélant un ressentiment anti-occidental, dans laquelle s’engouffre la manœuvre chinoise.

Dans un article publié le 14 juin, par le Quincy Institute for Responsible Statecraft, fondé en 2019, basé à Washington DC et violemment critique de la politique étrangère américaine qu’il accuse, selon le mot de John Quincy Adams, sixième Président des États-Unis (1825-1829) de “toujours chercher un monstre à abattre”, l’intellectuel Britannique, Anatol Lieven, 64 ans, Docteur en sciences politiques, lauréat du prix Orwell, portait le fer dans la plaie des contradictions occidentales exploitées par Pékin et Moscou.

Moyen-Orient / Ukraine. Deux poids deux mesures.

On y lisait notamment, analysant de la guerre au Moyen Orient par un a priori pro-palestinien conforme aux récentes prises de position chinoises (lire : Depuis le conflit à Gaza, Pékin confirme son nationalisme antioccidental), "qu’en raison des crimes israéliens à Gaza, du soutien américain et de l’acquiescement européen à ces crimes, et du rejet par les États-Unis du droit de la Cour pénale internationale d’enquêter et de juger ces crimes, Washington a perdu tout droit moral de prendre position sur les crimes de guerre des autres.

La conclusion mettait en garde contre le discrédit qui, dans le “Sud Global” pesait sur “le vide moral et juridique des prétentions américaines à la primauté mondiale”, et ses conséquences sur l’appréciation du plan de paix de Kiev jugé irréaliste, alors même que plusieurs pays regrettaient l’absence de la Russie.

Alors que le 14 juin, à la veille du Sommet de Bürgenstock le G7 réuni dans le sud de l’Italie, accusait la Chine de “favoriser la guerre illégale de la Russie en Ukraine” par son aide à Moscou, Pékin espère qu’une nébuleuse d’États plus ou moins en rupture avec l’Occident et souhaitant échapper à l’alignement automatique, comme l’Arabie Saoudite, la Turquie et plusieurs pays africains et asiatiques du Sud Global pourrait coaguler les armatures du soutien à un plan de paix plus efficace.

La trace récente de la dissonance entre l’Occident et le Sud Global remonte à mars 2022, quand 52 pays du Sud, dont 24 Africains et plusieurs poids lourds en Asie - l’Inde, la Chine, la Mongolie, le Pakistan et les cinq États d’Asie centrale ainsi que l’Iran - se sont opposés ou se sont abstenus lors du vote sur la résolution condamnant l’agression russe. Lire : Après les menaces de Washington, premières salves d’une contre-offensive de Pékin.

L’ambition d’un magistère planétaire de la paix.

Si en pleine lutte d’influence globale avec Washington, Pékin s’appuyant sur son aura dans le Sud Global et la nébuleuse des rebelles à Washington parvenait effectivement, directement ou indirectement, à conclure un accord de cessez-le-feu en Europe sur les plates-bandes stratégiques de Washington, mettant fin aux massacres et aux destructions, la Chine serait célébrée à la fois dans les pays du Sud et dans de nombreux pays européens.

Dans le même temps, ajoute encore Gabuev, comme un cessez-le-feu ne résoudrait pas le différend territorial entre Moscou et Kiev, ni la question des réparations à l’Ukraine ou encore la responsabilité des crimes de guerre, les sanctions occidentales contre la Russie continueraient même sous une présidence Trump dont les soutiens verraient une victoire russe comme une humiliation internationale.

La Russie restant économiquement sous sa dépendance grâce aux sanctions, la Chine serait alors dans la position internationale qu’elle préfère à la poignée de l’éventail. Elle détiendrait en même temps la clé du contournement des sanctions de Washington et celle de la poursuite de la guerre. Éventuellement, elle serait, le moment venu, grâce aux liens privilégiés que Xi Jinping cultive avec lui, le seul pays capable de convaincre Vladimir Poutine de venir la table des négociations.

*

Il y aura cependant loin de la coupe aux lèvres. Si le Président chinois entretient des liens d’amitié avec Poutine, nourrissant avec lui le projet de refonder l’ordre mondial à l’écart des influences occidentales, par le truchement des BRICS, de L’OCS, et du Sud Global, tous les appuis de Kiev sont en revanche animés par une profonde défiance à l’égard de la Chine.

Le 14 juin, veille du sommet suisse, au moment où l’UE se préparait à augmenter les droits de douane de 20 à 30% sur les véhicules électriques chinois, depuis le sud de l’Italie, le G7 accusait les pratiques commerciales de Pékin écrasant les prix, fustigeait son soutien de l’agression russe contre l’Ukraine et dénonçait l’agressivité de sa marine en mer de Chine du Sud, notamment contre les Philippines (lire : En mer de Chine du sud, les limites de la flibuste impériale chinoise).

Note(s) :

[1Jugé indésirable par Zelinsky, Vladimir Poutine s’est aussi lui-même tenu à l’écart. Très critique du sommet, il a accusé la Suisse d’avoir perdu sa neutralité.

[2Lors de la visite d’État du président russe Vladimir Poutine en Chine le 16 mai, les compagnies ferroviaires d’État chinoises et russes ont signé un accord visant à étendre les infrastructures transfrontalières contribuant ainsi à faciliter les exportations russes vers la Chine, via l’Asie Centrale.

Selon Gabuev, lors de la visite, Vladimir Poutine et Xi Jinping ont confirmé les moyens de rendre opaques les exportations sensibles de la Chine vers la Russie, en désignant des banques spécialisées déconnectées du système financier international, réglant tous les paiements en yuans et en roubles.

Enfin, le 7 juin, trois semaines après sa visite à Pékin, et tout juste un mois après l’extraordinaire faste républicain réservé par Paris à Xi Jinping dans l’espoir de le désolidariser de Moscou, Vladimir Poutine donnait son feu vert à l’augmentation des exportations de gaz russe vers le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Kirghizistan, intermédiaires vers les réseaux de gazoduc et d’oléoducs chinois qui acheminent le gaz et le pétrole vers les centres de consommation de la côte Est.

[3La modestie de la déclaration finale tranchait avec les dix points du plan de paix de Zelensky exigeant notamment le retrait complet des troupes russes, l’organisation d’un tribunal pour crimes de guerre, le paiement de réparations et des garanties explicites de sécurité.

L’évidente retenue du communiqué final était aussi en fort contraste avec les exigences Russes. A la veille du sommet, V. Poutine, fort du succès de ses armes dans l’Est de l’Ukraine, déclara en effet qu’il mettrait fin au conflit si Kiev acceptait de céder les quatre provinces revendiquées par Moscou et renonçait à entrer dans l’OTAN.

À quoi Kamala Harris, qui représentait les États-Unis au sommet, a répondu, exprimant la position de l’ensemble des Occidentaux, qu’il s’agissait d’une proposition de capitulation.


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Par Laurent Malvezin Le 19/06/2024 à 11h49

contre proposition chinoise, contre sommet

Bonjour,
d’abord, c’est toujours un plaisir de vous lire depuis toutes ces années.
Je voulais juste préciser une chose que vous ne mentionnez pas et qui éclaire votre sujet : la Chine a depuis le début de mai mis en avant une contre proposition en 6 points, fondée sur sa position en 12 points de de mars 2023, co-signée avec le Brésil. Objectif facial : remplacer celle de Zelensky. Objectif réel : monter un contre sommet, concurrent de celui de Berne. Pékin aurait réuni une quarantaine de pays autour de sa proposition. C’est déjà donc pour elle un succès auprès de son auditoire du « Sud ».
Bien à vous,
Laurent Malvezin

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