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›› Chronique

Le grand-écart d’Olaf Scholz en Chine

Le 16 avril, Xi Jinping a mis en scène l’accueil convivial réservé au Chancelier allemand à l’instar – néanmoins un ton en-dessous - de celui qu’il avait réservé au Président français au printemps 2023 (lire : La difficile « troisième voie » française en Chine et le dangereux brouillage de l’unité européenne). Xi attend d’Olaf Scholz qu’il tempère les tendances au raidissement antichinois de l’UE et que les entreprises allemandes continuent à investir en Chine au même niveau.

Au-delà des tensions commerciales autour des voitures électriques et des panneaux solaires, le Chancelier qui a activement fait la promotion des affaires allemandes en Chine, a tenté de convaincre Xi – pour l’instant sans succès -, de participer au sommet suisse sur l’Ukraine en juin.


*

Alors que la violence des affrontements au Moyen Orient et en Ukraine, où la Russie utilise les même drones iraniens Shahed-136 ayant visé Israël le 13 avril, atteint des niveaux préoccupants, la récente visite en Chine du Chancelier Scholz (14 au 17 avril), s’est déroulée au milieu de relations Chine – Occident marquées par la volonté d’apaisement sino-américaine et les efforts déployés par Pékin pour stabiliser ses positions en Europe.

Gêné à la fois par les différends commerciaux, de graves divergences politiques avec l’UE (lire : Chine – Europe. Symbole d’un risque de dislocation globale, l’horizon de l’accord sur les investissements s’obscurcit & La relation Chine – Europe à la croisée des chemins) et la vanité de la posture de médiation chinoise biaisée par l’ostentation du penchant pro-russe de Pékin, le projet de Xi Jinping d’adoucir le raidissement européen face à la Chine fut l’arrière-plan politique d’une visite au cours de laquelle le Chancelier ne s’était pas complètement débarrassé de la volonté de promouvoir directement les intérêts allemands y compris en contradiction avec la solidarité commerciale européenne.

Les jalons récents de ces avatars géopolitiques furent :

1) Du 3 au 11 mars, la deuxième visite en Europe de Li Hui, 李辉, 71 ans, ancien ambassadeur en Russie et au Kazakhstan, nommé en avril 2023 représentant chinois pour l’Eurasie et médiateur chargé d’explorer les conditions du règlement de la guerre en Ukraine par des pourparlers de paix. (voir la note de contexte)

2) Le 2 avril, le long échange téléphonique de plus d’une heure trente entre Joe Biden et Xi Jinping que les deux ont qualifié de « franc et constructif » sans parvenir à aucun accord sur le fond des différends (taxes douanières, embargos sur les transferts de hautes technologies, statut de Taiwan).

3) La reprise du dialogue bilatéral de défense Chine États-Unis au niveau ministériel et entre les marines sur les tensions navales, objet de notre article du 20 avril (Au-delà de la repise des contacts militaires, la lourde rivalité sino-américaine en Asie-Pacifique).

Dans ce contexte du deuxième voyage à Pékin d’Olaf Scholz en moins de dix-huit mois on retiendra que Pékin considère toujours Berlin non pas comme un rival stratégique, mais comme un partenaire économique important ayant pignon sur rue et une capacité d’influence en Europe.

Appelant dans son discours d’accueil stéréotypé à « la coopération des grandes puissances pour une plus grande stabilité du monde face à l’augmentation des risques et des défis », Xi a d’abord plaidé pour sa paroisse.

Répétant les termes de son adresse aux PDG américains, du 27 mars dernier (lire : Restaurer la confiance des Occidentaux, l’insistante priorité du régime), il a souhaité que les entreprises allemandes, tournant le dos à la stratégie de « derisking » prônée par la Commission européenne, investissent en Chine.

En même temps, il a prôné la possibilité d’une réciprocité des Chinois vers l’UE, débarrassée de la menace des droits de douane punitifs.

Ainsi, s’adressant à son plus vieux et plus efficace partenaire commercial européen (lire : Chine – Allemagne – Europe. Le grand malentendu), le Président chinois qui, déjà, lors de la visite d’Olaf Scholz après l’épisode Covid-19 en 2022, répétait l’urgence de rétablir l’harmonie de la relation bilatérale (lire : « Le cavalier seul » d’Olaf Scholz à Pékin. Un exercice imposé du modèle économique allemand), avait l’objectif de réduire l’impact de la nouvelle stratégie de Bruxelles visant à diminuer la dépendance européenne au marché chinois.

Partenaire exemplaire de la Chine, l’Allemagne est aujourd’hui affaiblie.

Acteur d’une coopération harmonieuse articulée à la complémentarité entre la production industrielle allemande haut-de-gamme (machines-outils et voitures BMW, Mercedes, Audi et Volkswagen) et la profondeur du marché chinois en développement rapide, Berlin reste toujours pour Pékin la source fiable et de qualité d’un transfert de technologies ; en même temps, capable plus que d’autres de privilégier ses intérêts nationaux de puissance industrielle à ceux de la solidarité européenne.

Le dernier exemple de la capacité allemande a faire « cavalier seul » date de la mi-mars 2024, quand Berlin s’est abstenu de soutenir le projet de loi de l’UE destinée à protéger les droits humains dans les chaînes d’approvisionnement et à tenir les grandes entreprises pour responsables si elles causent des dommages environnementaux ou quand elles profitent du travail des enfants ou du travail forcé [1].

Cette fois encore à Pékin Olaf Scholz n’a pas manqué à la tradition allemande qu’Angela Merkel avait maintenue au fil de treize visites en Chine durant ses seize années de mandat.

Venu avec une délégation de chefs d’entreprise reçus avec lui à Diaoyutai par Xi Jinping, Scholz premier allié européen de Washington a, malgré les tensions de la guerre en Ukraine qui rapprochent Pékin de l’agresseur russe, d’abord et sans surprise – on se souvient que lors de son voyage en Chine, au printemps 2023, le Président français avait fait de même (lire : La difficile « troisième voie  » française en Chine et le dangereux brouillage de l’unité européenne), défendu les intérêts des entreprises allemandes.

Le contexte est bien moins favorable qu’à l’époque de la « lune de miel » entre Li Keqiang et Angela Merkel. L’économie allemande, handicapée par la hausse des prix de l’énergie, conséquence de la guerre en Ukraine manque de souffle.

Frappée par la menace de récession, elle dépend toujours en partie de ses exportations vers le marché chinois, au moment même où Bruxelles ouvre une enquête sur le dumping de la Chine favorisant les prix de ses véhicules électriques (lire : Journal officiel
de l’Union européenne
& L’offensive des véhicules électriques chinois). En marge du voyage, les PDG des entreprises allemandes n’ont cessé de mettre en garde Olaf Scholz contre les effets indésirables pour leurs affaires des représailles chinoises.

Pour Maximilian Butek, Président de la Chambre de commerce allemande « Si l’UE sanctionnait trop sévèrement les Chinois, la riposte de Pékin serait une catastrophe pour les 5000 entreprises allemandes opérant en Chine. » Joerg Wuttke, ancien représentant de BASF en Chine qui fonda la chambre de commerce allemande en 2001, avant d’être trois fois élu président de la Chambre de commerce de l’UE (2007, 2014, 2019), renchérit « les chaines de production chinoises sont truffées d’équipements allemands, si nous nous lançons dans une guerre des prix avec la Chine, plus personne ne gagnera d’argent. »

Des reproches à la Chine sur un ton affable.

Au cours de sa visite, le Chancelier a certes, dès son discours d’ouverture évoqué les griefs européens, depuis les tensions stratégiques, y compris le détournement par la Chine des sanctions infligées à la Russie, jusqu’au différends commerciaux allant du manque d’équité d’une relation où, pour les Allemands les conditions d’accès au marché chinois restent difficiles, jusqu’au dumping sur les prix, en passant par les aides publiques aux entreprises.

Mais le ton adopté restait conciliant, noyé dans les efforts de convivialité du Président Xi Jinping soigneusement mis en scène pour que le public chinois adhère au narratif officiel d’une relation exemplaire sans aspérités majeures en dépit des inévitables effets des rivalités commerciales et industrielles.

Parfois le discours officiel se teinte d’une légère condescendance. Le 12 avril, le Ministère des Affaires étrangères publiait sur son site une remarque de Wu Ken, ambassadeur en Allemagne qui concluait un commentaire sur le succès des véhicules électriques chinois par « Les pays développés sont confrontés au défi que l’innovation des compagnies chinoises est plus efficace. »

Le 22 avril, le Quotidien du Peuple reprenait ce thème, affirmant que « les grands constructeurs automobiles mondiaux - l’article citait Stellantis et Volkswagen - reconnaissent tous que le succès des véhicules électriques chinois reposait uniquement sur l’expertise et n’avait rien à voir avec les subventions, comme le prétendent les autorités européennes. »

Enfin, notons comme le souligne une analyse du New-York Times du 16 avril, que « ces dynamiques économiques [entre la Chine, L’Allemagne et l’Europe] s’inscrivent dans des débats géopolitiques plus larges.  » dont l’objet est de construire à l’intention du « Sud global », l’image d’une sagesse pragmatique apaisante.

Le versant géopolitique de l’agenda chinois.

Il est exact, dit le NYT que Scholz et Xi Jinping militent pour la paix : « Du point de vue allemand et européen, la conduite de la Russie dans la guerre contre l’Ukraine reste une préoccupation majeure. Et, au-delà des subtilités diplomatiques, il est évident que la Chine, comme l’Allemagne, préférerait que la guerre en Ukraine cesse le plus vite possible. »

Pour autant, entre Pékin et les Européens les conditions de l’ouverture de négociations divergent. Si pour Pékin, les pourparlers prendraient pour base un cessez-le feu sur les lignes de front actuelles, la position européenne exigerait d’abord le retrait complet des troupes russes du territoire ukrainien.

A ce sujet, le NYT note cependant une inflexion du chancelier Scholz dont la pensée se serait au cours de ses conversations avec Xi Jinping, rapprochée de celle de la Chine qui, comme au Moyen-Orient, privilégie un cessez-le-feu immédiat. La nuance embrasse les nouveaux arcs-boutants de la diplomatie chinoise et ses initiatives globales de paix et de sécurité, en contraste avec le bellicisme américain, antirusse et pro-Tel Aviv.

Mises en scène par Wang Yi entre Téhéran et Ryad en mars 2023 (lire : Un vent chinois s’est levé au Moyen Orient), elles sont tant bien que mal portées en Europe par les missions de Li Hui et au Moyen-Orient par Wang Kejian, ancien ambassadeur au Liban qui, le 17 mars, a rencontré à Doha le chef politique du Hamas, Ismail Haniyeh.

Mais, preuve que l’affichage pacifique de Pékin est biaisé par sa prévalence russe, Olaf Scholz n’a pas réussi à convaincre Xi Jinping de se joindre au sommet pour la paix organisé en juin prochain par la Suisse au Bürgenstock dans le canton de Nidwald. Pour l’instant du moins. Pékin pourrait changer d’avis si, comme le dit la rumeur, la Suisse invitait aussi une délégation russe.

Note(s) :

[1Résultat d’un compromis entre les États membres, la Commission et le parlement, la loi qui s’appliquera aux entreprises de plus de 1 000 salariés dont le chiffre d’affaires annuel dépasse 450 millions d’euros (490 millions de $), entrera en vigueur progressivement en commençant par les entreprises de plus de 5 000 salariés et un chiffre d’affaires annuel de 1,5 milliard d’euros.


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