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« Micro-puces » et droit de propriété. La violente riposte américaine contre la Chine et ses contrefeux

Brutale riposte américaine. Longue suite d’effets indésirables.

La décision d’infliger un embargo sur les microprocesseurs est la même que celle visant l’usage du Dollar. Au lieu de cibler les pays utilisant le « billet vert », les États-Unis s’en prennent aux usagers des «  puces  » fabriquées sous licence américaine pour les contraindre à s’aligner sur leur stratégie de riposte à la Chine.

Alan Estevez, responsable au département du commerce du contrôle des exportations sensibles, résume le point de vue américain « Les mesures prises en octobre protègent la sécurité nationale des États-Unis. Elles réduisent drastiquement la capacité de la Chine à tirer parti de l’intelligence artificielle, de l’informatique de pointe et d’autres technologies disponibles dans le commerce pour moderniser son appareil militaire et violer des droits de l’homme  ».

Huawei, spécialement ciblé depuis l’administration Trump, a accusé le coup. Dépendant d’équipements fabriqués sous licence américaine et achetés sur étagère, le groupe a été contraint d’arrêter sa production dans plusieurs de ses usines. Tandis que ses ventes de portables s’effondraient du 2e au 10e rang mondial, en 2021 ses revenus baissaient à 636,8 Mds de $ contre 967 Mds de $ en 2020, soit un recul de près de 30%.

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Complétant la réflexion d’Agathe Demarais sur les réactions chinoises aux sanctions américaines, le 30 novembre, un article très documenté de Nikkei Asia, explorant le dessous des cartes, analysait les ripostes du secteur des hautes technologies chinoises à partir de la stratégie de Huawei.

D’abord fixée sur l’exigence de survie dans une ambiance hostile, le groupe, frappé par l’embargo, a été touché par un coup direct menaçant son existence à terme. L’offensive l’a en effet privé de la mise à jour automatique du système d’exploitation Android, développé par Google et équipant 80% des smartphones du marché global.

Acculé, Huawei a progressivement lancé des contre-attaques dont la stratégie a été copiée par plusieurs autres acteurs chinois. Développant un concept global, ses efforts visent non seulement à la conception autonome de ses puces par sa filiale HiSilicon, mais également à la reconstruction de l’ensemble de la chaîne, depuis l’approvisionnement en matériaux, jusqu’à l’emballage commercial, en passant par la production et les équipements de fabrication.

D’autres entreprises chinoises comme YMTC (Yangtze Memory Technologies Corp) et SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corp) qui viennent, d’être placées sur la liste noire américaine parmi une vingtaine d’autres fabriquant des « puces » ou du secteur de l’Intelligence artificielle, suivront pour ne pas couler.

Parmi les entreprises sanctionnées, le cas de YMTC, autre cible du département du commerce mérite attention.

Plus grand producteur chinois de puces de mémoire, il est accusé par Washington d’avoir violé les contrôles à l’exportation en approvisionnant Huawei par le biais de sa filiale japonaise. Confirmant qu’aux États-Unis la stratégie anti-chinoise est bien bipartisane, l’alerte a été donnée par le sénateur démocrate Chuck Schumer : « YMTC constitue une menace immédiate pour notre sécurité nationale » (…) « L’administration doit agir rapidement pour l’empêcher de gagner ne serait-ce qu’un pouce d’avantage militaire ou économique.  »

Une question surgit dans la droite ligne des interrogations d’Agathe Demarais. Au-delà des analyses sur les capacités chinoises de rebond, quelle sera à terme l’efficacité et les effets indésirables des sanctions dans le paysage très confus où les enchevêtrements des recherches, des transferts et des intérêts y compris américains, rendent illusoire une guerre de tranchées. ?

Au mieux une manœuvre retardatrice.

Certes la plupart des experts s’accordent à dire que la contre-offensive chinoise prendra du temps, dans un contexte où les appréciations contrastées relèvent de la propagande de guerre. Quand les plus pessimistes qui sont Taïwanais parlent de vingt ans si les sanctions duraient, les optimistes qui sont Chinois, évoquent seulement deux à trois ans. Ces derniers ont en tête un accommodement avec Washington, obtenu au moyen de pressions, par exemple sur le secteur des terres rares ou des matériaux indispensables à la fabrication des micro-puces.

La vérité est que, quel que soit l’angle de vue, il est probable que les appuis publics du gouvernement chinois au secteur dont les fleurons nationaux mobilisent des investissements considérables, réduiront la stratégie américaine à une manœuvre retardatrice. D’ores et déjà Huawei a, on l’a vu, augmenté ses dépenses de R&D à plus 20 Mds de $ par an, représentant 22,4% de ses revenus. Tous les autres acteurs chinois suivent ce modèle. A titre de comparaison, le budget prévisionnel français 2023 pour la recherche et l’enseignement supérieur est de 30 Mds d’€ (32,6 Mds de $).

A côté des réactions chinoises plus ou moins longues, il existe déjà des compromis américains contredisant la brutalité du discours qui s’apparente, dit un critique, à « la diplomatie de la canonnière ».

Exemple, pour protéger les entreprises étrangères notamment américaines fabricant des « puces  » basées en Chine, le département du Commerce a créé une fenêtre autorisant sur demande à importer des États-Unis ou d’autres pays étrangers des équipements sous embargo.

Même s’ils confèrent à Washington un droit de regard, les compromis sont une entorse à la sévérité implacable des interdits. Certains de ces accommodements fonctionnent déjà. La filiale du Taïwanais TSMC à Nankin et celle du Coréen SK Hynix à Wuxi ont été autorisés à des achats sur étagères aux États-Unis.

Une autre difficulté de la stratégie de fermeture arc-boutée est le risque de tensions avec ses alliés auxquels Washington impose par la menace une restriction empiétant sur la liberté de leurs affaires. Ainsi le Néerlandais AMSL, premier fournisseur mondial d’équipements de fabrication de puces avancées, a été menacé d’être exclu du marché américain s’il ne se conformait pas aux interdits de Washington.

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Plus largement, le foisonnement des intérêts d’affaires confrontés aux restrictions favorise un redéploiement chinois dans toute l’Asie, notamment en Malaisie, à Singapour ou même en Inde, tandis que l’illusion de la forteresse étanche isole l’Amérique tout autant qu’elle prétend isoler la Chine.

Le 13 octobre dernier, une analyse de China Briefing, mettait en garde contre l’essaimage en Asie par « une répartition géographique plus large des fabricants de puces, dont beaucoup sont Chinois. »

Elle ajoutait qu’au-delà du ralentissement infligé à l’industrie chinoise des « micro-puces » qui ne sera que temporaire « Le seul impact durable (de la manœuvre retardatrice de Washington) aura été d’accélérer la production chinoise hors du territoire de la RPC.  »

Possibles pressions de Pékin pour contraindre Washington à composer.

Enfin une dernière analyse qui renvoie à un rapport de forces où toutes les cartes ne sont pas dans la main de l’Amérique, souligne que Pékin pourrait faire pression sur Washington pour l’obliger à ajuster sa stratégie de confrontation directe, en utilisant l’avantage de ses ressources minières et de ses réserves de terres rares.

La même analyse de China Briefing soulignait que la « vraie bataille géopolitique  » encore à venir se jouerait sur le terrain des ressources. La fabrication des microprocesseurs nécessite en effet une série de minerais qui ne sont pas tous « rares », mais dont l’extraction et le traitement sont délicats. Ils sont plus souvent présents en Chine qu’aux États-Unis.

Le silicium est courant. Mais l’obtenir à la qualité utilisée dans la fabrication des semi-conducteurs n’est pas un processus facile. Alors que sa purification nécessite d’importantes quantités d’énergie, la Chine domine le marché avec 79% des livraison à l’industrie globale des « micro-puces ».

De même, la Chine est mieux pourvue en Germanium, présent dans les gisements de zinc et dans les résidus de la combustion du charbon. Ressource stratégique majeure pour la fabrication des « puces », elle n’est présente aux États-Unis que sur un seul site dont les réserves seront épuisées en 2032. Le Bore dont les ressources aux États-Unis sont comptées se trouve en revanche en abondance en Turquie, en Russie, au Kazakhstan et en Chine.

Le gallium, sous-produit de la bauxite (minerai d’aluminium) et du traitement du zinc, est surtout présent au Canada, en Chine et au Japon. Les États-Unis qui ont récemment imposé un embargo sur l’approvisionnement de la Russie en aluminium, n’en disposent pas sur leur territoire.

Le cuivre est surtout présent au Chili, en Australien et en Afrique centrale. Son raffinement est effectué au Canada, en Chine, en France, au Japon, en Corée du Sud et en Russie. Les États-Unis dont les réserves s’amenuisent est de plus en plus tributaire d’importations. En janvier 2022, elles ont atteint le pic historique 1,4 Mds de $, avant de rechuter. Mais la tendance générale depuis 2000 est en hausse. En moyenne, elles sont passées de 200 millions de $ en 2000 à 600 millions de $ en 2022.

Quant aux « terres rares », la Chine qui possède les plus importantes réserves prouvées au monde avec 44 millions de tonnes, est incomparablement mieux dotée que les États-Unis dont les réserves sont inférieures à 2000 tonnes. Pour valoriser au mieux cet atout Pékin a, depuis décembre 2021, entrepris une vaste remise en ordre du secteur. Lire : Terres rares. Domination chinoise, menaces et contrefeux.

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Alors que Moscou a annoncé un exercice à tir réel du 21 au 28 décembre conjoint avec Pékin en mer de Chine de l’Est qui, déjà, resserre les rangs des voisins japonais et sud-coréens autour de Washington, la guerre pour la maîtrise de l’industrie des microprocesseurs fait rage. L’enjeu stratégique est la finesse des « puces » dont les plus avancées fabriquées sous licence américaine par Samsung approchent les 2 nanomètres (2 millionièmes de mètre), tandis que les chinoises fabriquées par YMTC ou SMIC n’abordent pour l’instant que les 7 nanomètres.

Leur miniaturisation très coûteuse en capitaux et en délais de recherche est synonyme d’efficacité démultipliant le pouvoir des hommes qui ,s’ils n’y prennent garde, risquent aussi de se laisser asservir par leurs machines. Autrement dit, la course à la finesse nécessite de considérables investissements dont l’ampleur comparée est le signe de rivalités qui ne font que commencer.

Les très sévères coups directs portés par Washington aux sociétés chinoises du secteur accusées de violer le droit de propriété ou/et d’intrusion et d’espionnage menaçant la sécurité des États-Unis, freinent drastiquement la montée en puissance du secteur en Chine. Mais la plupart des experts estiment que le coup d’arrêt n’est que temporaire. Ils divergent cependant sur l’importance du retard infligé à la Chine, de quelques années à, au moins, une décennie.

Pour l’heure les premières conséquences observables de la bataille sont un essaimage en Asie du tissu industriel chinois et un branle-bas technologique de riposte, soutenu par des investissements massifs dans la R&D. En fond de tableau, les enchevêtrements des intérêts financiers et ceux résiduels de la recherche affaiblissent mécaniquement la rigueur de la guerre de tranchée.

En même temps, la brutalité des exigences d’embargo imposées à ses alliés par Washington risque d’ébranler la solidarité et l’efficacité de l’embargo.

Enfin, alors que l’un des cœurs industriels des micro-puces sous licence américaine se trouve chez TSMC à Taïwan, la guerre froide technologique croise le risque d’un affrontement militaire direct.

Il reste que le pire n’est jamais sûr. La compétition globale sur les ressources minières nécessaires au secteur dont les réserves mondiales souvent mieux partagées en faveur de la Chine, donnent à Pékin une marge de manœuvre. Habilement utilisée, elle a la capacité d’inciter Washington à réduire la virulence de ses ripostes et, dans le meilleur des cas, à replacer la relation Chine – Occident sur une trajectoire moins éruptive.

En fond de tableau des risques stratégiques majeurs, restera cependant toujours la rivalité sino-américaine dans le Détroit de Taïwan. La tension est, avec la répétition des manœuvres navales sino-russes en mer de l’Est et les progrès balistiques de Pyongyang, directement à l’origine d’un effort de réarmement inédit du Japon. Le 16 décembre Tokyo a en effet rendu public l’augmentation de 26 % de son budget de défense, dont un des volets comprend l’équipement des forces d’auto-défense en capacités de contre-frappes à longue distance.


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