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La nouvelle course à la lune, au cœur de la rivalité sino-américaine

Équipage du vol du vol du 26 octobre 2023 en exercice de simulation. De gauche à droite Tang Shengjie, Tang Hongbo, le commandant et Jiang Xinlin (Photo Wang Xiayang/ pour China Daily).


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Le 26 octobre, 2023, une fusée Longue Marche 2-F décollait du pas de tir de Jiuquan avec à son bord la capsule Shenzhou 17 et trois astronautes Tang Hongbo, 49 ans commandant de la mission et vétéran de Shenzhou 12 (juin 2021), Jiang Xinlin, 36 ans, et Tang Shenglie, 34 ans (pour les deux c’était leur première mission), pour un test d’arrimage à la station spatiale Tiangong et six mois d’exercices et de sorties dans l’espace à des fins de maintenance.

Leur retour sur terre est prévu pour avril 2024.

Le vol de la LM 2-F est le 2e effectué après l’achèvement en novembre 2022 de la station spatiale. Deux autres doivent encore avoir lieu en avril et en octobre 2024.

Au passage, en décembre 2023 a aussi eu lieu le 3e vol d’essai d’un module spatial réutilisable (poids total 8 tonnes) sur le modèle du X-37B de l’US Air-Force à propos duquel Pékin n’a donné aucune information.

La prochaine phase de ce programme sera le lancement avec équipage à la surface de la Lune, avec une première mission prévue vers 2030.

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Le 26 février 2024, quatre mois après le décollage de la fusée LM 2-F, l’agence spatiale chinoise révélait les noms des vaisseaux spatiaux qui emmèneront les astronautes chinois sur la Lune.

Leurs noms sont des symboles enveloppés à la fois dans la récente vision « rêvée » de la montée en puissance de la Chine et dans le mythe maoïste toujours très présent dans l’inconscient collectif, dont une partie reste articulé à la rivalité avec l’Occident.

Le nouveau véhicule spatial qui portera le nom de Mengzhou 梦舟 (Vaisseau de rêve), long de 9 mètres et pesant 22 tonnes, sera sans surprise composé d’un module de rentrée abritant à la fois les astronautes et un centre de contrôle, et d’un module de service pour les systèmes d’alimentation et de propulsion.

Quant au module d’alunissage qui transportera deux astronautes et un rover de 200 kg, il s’appellera Lanyue. 揽月 (Embrasser la lune). Selon l’agence spatiale chinoise elle-même, « Lanyue » fait référence à un poème de Mao datant de 1965. « Il symbolise l’aspiration et la confiance du peuple chinois dans son exploration de l’univers et son expédition sur la Lune ».

Enfin, simultanément à son programme Shenzhou, Pékin a développé le nouveau lanceur lourd CZ-5DY (Changzheng 长征- 5DY) officiellement baptisé Longue Marche 10 – CZ-10 dont le premier vol est prévu en 2027.

Le lanceur lourd Longue-Marche 10.

Maquettes des lanceurs chinois au salon de Zhuhai 2023. La fusée Longue Marche 10 est à gauche (photo Global Times – CASC).


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Avec une masse totale de 2187 tonnes, CZ-10, haut de 88,5 mètres dans sa version cargo et de 91,6 m dans sa version habitée, sera capable de placer une charge utile de 70 tonnes en orbite terrestre basse et de 27 tonnes sur une orbite de transfert vers la lune. Sa structure est proche de celle de la fusée Falcon Heavy de Space X.

S’il fallait retenir une caractéristique de cet impressionnant engin spatial haut comme un immeuble de 25 étages (pour mémoire le record historique des lanceurs lourds appartient toujours à la fusée Saturne V du programme Apollo (110 mètres, 3500 tonnes de poussée au décollage), on s’intéressera à la puissance de sa motorisation alimentée au kérosène et à l’oxygène liquide ou à l’hydrogène pour le dernier étage.

Le 1er étage est propulsé par 7 moteurs dont la poussée totale est de 2678 tonnes. Au 2e étage s’ajoutent 2 moteurs du même type YF-100, modifié pour fonctionner dans le vide et dérivés du moteur russe RD-120 (premier vol 1985). Le 3e étage est équipé de 3 moteurs YF-75 E, d’une poussée de 8 tonnes chacun (premier vol en 1994), développé par l’Académie de technologie aérospatiale de la propulsion liquide, nº6. Filiale de la CASC comprenant une dizaine d’unités implantées dans la région de Xi’an, elle emploie 10 000 personnes.

Une version Longue Marche plus légère CZ-5ZRL, à seulement deux étages dont un premier réutilisable, à la capacité totale de 14 tonnes, sera dédié aux opérations en orbite basse.

Les ambitions chinoises sur la lune se précisent au milieu d’une compétition spatiale aujourd’hui élargie à plusieurs acteurs dont l’UE, l’Inde et le Japon où les motivations scientifiques croisent le désir d’expression de puissance et de prestige national.

Retour de l’Amérique.

Plus d’un demi-siècle après Apollo 11 et Neil Armstrong, qui marcha sur la lune le 21 juillet 1969, la NASA annonce son intention d’y envoyer à nouveau des astronautes en 2026.

Le projet s’inscrit dans le programme ARTEMIS, rival des projets sino-russes d’installation à demeure d’une base lunaire pour 2036 et d’exploration de la planète Mars (lire : le § « l’avenir éclaté des humains dans l’espace » de notre article : La station spatiale Tian Gong accueille trois spationautes chinois. Dans l’espace, comme sur terre, l’humanité avance en ordre dispersé).

Contrairement à la Chine dont les programmes spatiaux sont pour l’instant tous développés par des organismes publics, les États-Unis explorent résolument leur sous-traitance à des sociétés privées commerciales.

L’entreprise n’est pas sans risques.

Le 22 février dernier, l’entreprise privée « Intuitive Machine » créée en 2013 par Kam Ghaffarian un ancien de la NASA d’origine iranienne, qui fut Directeur du Centre spatial de Houston, a posé sur la lune la sonde « Odysseus. », premier engin américain privé à se poser sur notre satellite depuis la fin du programme Apollo en 1972.

Moins d’une semaine plus tard, Intuitive Machine publiait une photo de la sonde endommagée lors de l’alunissage brutal perturbé par une panne du système de navigation.

Les déboires n’ont pas empêché Steve Altemus, directeur général d’Intuitive Machines, de déclarer que la mission avait été « un succès » puisque dit-il avec un optimisme de commande « Odysseus s’était posé en douceur et en toute sécurité avant de transmettre des données scientifiques à son client de la NASA  ».

La réalité est cependant que la brutalité de l’alunissage ayant incliné la sonde, les panneaux d’alimentation solaire n’étaient pas dans la position idéale pour produire l’énergie nécessaire. Au total, la mission de la sonde qui a tout de même envoyé quelques images, a été écourtée.

La NASA qui a financé l’opération, reste cependant optimiste et persiste. Cette année elle financera encore deux autres missions lunaires confiées à Intuitive Machine .

L’espace, enjeu stratégique et atout militaire.

En arrière-plan, sans espoir d’apaisement dans l’actuelle rivalité stratégique sino-américaine, s’installe, une pesante atmosphère de rivalité, exactement opposée à l’idéal de coopération et de partage qui devrait présider à l’exploration de l’espace par les hommes.

En novembre 2023, sous la plume de Paul Wohrer, Sciences PO Bordeaux, spécialiste de l’espace, ancien de la Fondation pour la Recherche Stratégique, l’IFRI publiait une analyse faisant le point de l’aventure spatiale humaine en 2024 (document pdf).

Ses points clés étaient :

1. L’année 2024 sera une étape cruciale de l’exploration spatiale.

2. Elle verra un retour des vols habités autour de la lune qui restera le point focal de la compétition internationale.

3. Alors que l’Europe a pris du retard, d’autres lanceurs pour la plupart américains et chinois effectueront leurs premiers vols en 2024 et 2025.

4. En 2024, l’extension rapide des réseaux satellites dont la densité a doublé en 5 ans fait craindre l’augmentation des risques de collision, si des règles strictes n’étaient pas mises en place.

5. La guerre en Ukraine ayant mis à jour l’importance du réseau satellitaire Starlink, a accéléré la militarisation l’espace.

6. Il fallait s’y attendre : La bascule du rôle de l’espace en un atout de combat sur les théâtres de conflits en cours ou potentiels est la conséquence directe des rivalités stratégiques entre les États-Unis, la Russie et la Chine.


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Par RV Le 19/03/2024 à 17h07

La rivalité sino-américaine

Vous écrivez : « En arrière-plan, sans espoir d’apaisement dans l’actuelle rivalité stratégique sino-américaine, s’installe, une pesante atmosphère de rivalité, exactement opposée à l’idéal de coopération et de partage qui devrait présider à l’exploration de l’espace par les hommes. »

La « rivalité opposée à l’idéal de coopération » n’a-t-elle pas notamment sa source dans l’interdiction nord-américaine faite à la Chine en 1998 de participer à la Station spatiale internationale ?

Par La Rédaction Le 20/03/2024 à 21h51

La nouvelle course à la lune, au cœur de la rivalité sino-américaine.

En réalité les torts sont partagés, dans un contexte où l’exploration de la lune, les projets d’y installer des bases à demeure, les sondes vers Mars, et les réseaux de satellites de positionnement et de guidage sont à la fois des enjeux de puissance et des outils directs de la conduite des conflits terrestres, aériens ou maritimes.

Le dernier exemple en date est l’implication du réseau privé « Starlink » dans la guerre en Ukraine. Alors que la Russie n’a cessé de brouiller l’efficacité du réseau, ou de l’utiliser par des terminaux pirates, à partir de juin 2023, le ministère de la défense américain a directement financé Starlink, quand bien même les responsables du réseau, craignant favoriser une extension du conflit, ont refusé de couvrir le théâtre de Crimée.

A mesure que les rivalités stratégiques sino-américaines ont gagné en intensité, aux États-Unis, les tenants d’une coopération ouverte avec la Chine, la plupart membres de la communauté scientifique et de la NASA ont été subjugués par les conservateurs du Congrès. Ces derniers ont purement et simplement interdit tout échange avec la Chine.

Les arguments du blocage qui s’est durci vers 2011-2013, mirent en avant les risques de captations illégales de technologies spatiales au profit des équipements militaires chinois et la lourde implication de l’APL dans les programmes spatiaux. Cette problématique avait été développée par QC en juin 2013.

Shenzhou 10 et Tiangong 1, dernier arrimage. Quelle coopération avec la Chine ?

La question des captations de technologies fut, entre autres, aussi à l’origine de la rupture de la coopération Chine – Europe dans le projet de positionnement spatial Galileo. Dans une note rédigée en avril 2009, le Dr Casarini, chercheur associé à l’Institut Marie Curie du Centre de recherches avancées de l’Institut Robert Schumann de Florence, écrivait : « Grâce à sa coopération au projet Galileo la Chine développe son propre système de positionnement ».

En riposte, la commission avait aussitôt ordonné à Astrium Satellites et Thalès de retirer les éléments chinois des 4 satellites franco-chinois à l’époque en phase finale de mise au point. En mai 2010, lors du sommet annuel sur la sécurité de Munich, marquant que la brouille était arrivée à un point de non-retour et la coopération rompue, un officiel du gouvernement chinois avait brutalement demandé que l’UE retourne les sommes que la Chine avait engagées dans le projet.

Enfin, la rupture de la coopération technologique sino-américaine a été totalement consommée quand, le 26 janvier 2021, une partie de la communauté scientifique elle-même, habituellement favorable à une coopération ouverte avec Pékin avait alerté l’exécutif américain sur les risques que les transferts de technologies sensibles par le biais de coopérations trop ouvertes confèrent à la Chine un avantage stratégique décisif sur les États-Unis. QC avait évoqué cet épisode en janvier 2021. Avis de rupture du monde de la high-tech

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