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›› Editorial

Pékin agacé par Trump l’inconoclaste. L’irrémédiable rapprochement sino-russe

Le 28 juin, 3 mois avant les sanctions infligées à l’appareil de défense chinois par D. Trump, James Mattis secrétaire d’État à la défende de Trump était à Pékin avec le ministre de la défense chinois Wei Fenghe (à droite sur la photo). Après le 21 septembre, Pékin a mis fin aux relations bilatérales militaires réduisant à néant la stratégie de Mattis cherchant par la multiplication des contacts de terrain et à haut niveau, le chemin d’une solution aux grands défis et désaccords stratégiques entre Pékin et Washington. Les consultations planifiées ont été annulées et le Vice-amiral Shen Jinlong qui assistait à Rhodes Island au 23e symphosium sur la puissance maritime, a été rappelé.


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Avec le surgissement à Washington d’un président adepte du vandalisme diplomatique, bousculant les règles convenues des bienséances internationales, dynamitant au passage quelques hypocrisies commerciales qu’elles soient chinoises ou alliées, hanté par la menace de prolifération nucléaire posée par Téhéran et Pyongyang, enferré dans un bras de fer stratégique avec Pékin et, comme si le jeu n’était pas assez brouillé, acculé par le Congrès et ses propres alliés politiques à affronter Moscou, dont il voulait se rapprocher en niant urbi et orbi la cyber-ingérence électorale russe, le moins qu’on puisse dire est que les repères ordonnant la réflexion stratégique depuis la chute du mur de Berlin sont désaccordés.

Le défi est de taille et il est double : alors que, depuis les années 70, le contrôle de l’Eurasie par Washington s’articulait au rapprochement sino-américain prôné par Kissinger, l’affrontement en cours avec Pékin qui s’aggrave et s’enkyste, en même temps que s’exacerbe la phobie antirusse issue de la guerre froide, bouleverse l’ancien paradigme stratégique articulé à la « realpolitik » suggérant de chercher coûte que coûte des accommodements du long terme avec la Chine.

Tout ce passe comme si, à Washington, « America First » avait, au nom du déficit commercial abyssal du commerce , accéléré l’altération en cours depuis 20 ans de l’ancienne partition stratégique américaine des échéances lointaines, élaborée dans les années 70.

Accusé de ne respecter les lois du marché qu’à son strict avantage et de violer la propriété intellectuelle en captant par tous les moyens les technologies de pointe pour accélérer sa modernisation, le régime chinois qui, depuis le 19e Congrès agite officiellement le vieux thème de « l’altérité » (Lire à ce sujet : Réflexions sur le mythe de l’altérité de la Chine.) est, dans l’esprit de la Maison Blanche, passé du statut de « partenaire potentiel en dépit des divergences » à celui de premier rival stratégique.

Sanctions contre l’appareil militaire chinois.

Le 20 septembre, en sanctionnant en même temps les appareils militaires chinois et russes pour avoir contourné l’embargo commercial infligé à Moscou en représailles de l’affaire ukrainienne et des cyber-ingérences russes dans la campagne présidentielle américaine de 2016, les États-Unis qui se prévalent de l’omnipotence du dollar, ont encore un peu plus cristallisé contre eux la connivence sino-russe qui murit progressivement depuis le milieu des années 90.

S’ajoutant à la montée aux extrêmes d’une guerre commerciale devenue une rivalité stratégique et un choc de cultures où les « caractéristiques chinoises » s’opposent au modèle occidental du droit et de la démocratie, la sanction touche un nerf sensible à Pékin.

Infligée au département de l’équipement de l’Armée Populaire de Libération et à son Directeur Li Shangfu, pour, dit le texte, avoir développé des « transactions significatives avec Rosoboronexport », le principal exportateur d’armes russe qui en 2017 avait vendu à la Chine 10 chasseurs de combat SU-35 et, en 2018, des systèmes de missiles sol-air S-400, la condamnation publique américaine apparaît à Pékin comme une gifle et une ingérence inacceptable dans les affaires chinoises [1].

Alors que, depuis 30 ans et suivant la chute de l’URSS, l’exigence démocratique universelle est devenue le vecteur occidental, manipulé par la Maison Blanche et l’OTAN, d’une pression stratégique exercée par Washington sur Pékin et Moscou, la sanction du 21 septembre agit comme un précipité du rapprochement sino-russe qui s’affirme depuis l’établissement en 1996, sur les marches d’Asie Centrale communes à l’ancienne URSS et à la Chine, du « Groupe de Shanghai », devenu en 2001, l’Organisation de Coopération de Shanghai.

(Lire à ce sujet : Où en est le nouveau « Grand Jeu » en Asie Centrale ?). Si en 2010 l’analyse de QC spéculait encore les rivalités potentielles sino-russes, celles-ci ont été mises sous le boisseau lors de la dernière réunion de l’Organisation à Qingdao, le 4 mai dernier (lire : Le G7 au Québec et l’OCS à Qingdao, les deux pôles rivaux du monde.)

L’avenir dira comment évolueront les plaques tectoniques de la stratégie du monde mises à mal par Donald Trump, mais une chose est sûre, la sanction publique infligée à la Chine par Washington renforce encore la connivence sino-russe, menaçant de la rendre irrémédiable.

Le renforcement de l’alliance sino-russe.

La carte montre les gazoduc qui approvisionnent la Chine à partir de l’Asie Centrale et de la Russie avec deux tronçons l’un à l’ouest et l’autre à l’est par la Sibérie orientale. Le tronçon venant du Turkmenistan a été construit par la Chine au moment où le négociations sur le « contrat du siècle » entre Pékin et Moscou à 400 Mds de $ achoppaient sur le prix du m3 quand Moscou exigeait un tarif appliqué à la Chine de 350 $ les 1000 m3 alors que l’Ukraine les achetait à 247 $.


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La bascule stratégique dessine une situation contrastée avec, d’une part, 1) les relations commerciales sino-américaines marquées par la quête technologique chinoise et un commerce bilatéral d’une ampleur gigantesque (635 Mds de $ en 2017 dont un déficit de 375 Mds de $ au détriment des États-Unis), récemment encore malmené par une nouvelle salve de tarifs douaniers américains qui passeront de 10% à 25% à la fin de l’année, entrés en vigueur le 24 septembre et frappant 200 Mds de $ d’exportations chinoises (soit 40% de valeur totale des ventes chinoises à l’Amérique) ;

et, d’autre part, 2) une relation sino-russe articulée à un commerce certes en augmentation de 20,8% en 2017 (source presse chinois), mais dont la valeur totale n’atteint que 84 Mds de $ (à peine plus de 13% du commerce sino-américain) - selon Moscou et Pékin la valeur des échanges atteindrait 100 Mds de $ en 2018 -, le tout sur fond d’une puissante dépendance chinoise au gaz russe qui, avec 38 Mds de m3 de livraisons annuelles (contrat conclu en 2014 pour 400 Mds de $) représentera à terme près de 29% du total des importations chinoises de gaz [2].

La référence à la dépendance énergétique chinoise autour d’une sévère controverse sur les prix, est essentielle. Elle renvoie en contrepoint aux spéculations sur les malentendus de la relation sino-russe qui, depuis la querelle entre Mao et Staline et le conflit frontalier de 1969, constitue la trame de nombreuses analyses sur la fragilité du rapprochement entre Moscou et Pékin.

Si les aigreurs n’ont pas disparu, la sanction infligée à la Chine par Washington qui touche aux émotions de l’orgueil chinois, agit comme un puissant anesthésique.

Lire :
- Chine-Russie, inquiétudes autour d’un authentique partenariat stratégique.
- Les malentendus de la relation Chine – Russie – Syrie.

Un autre glissement est en cours qui bouscule les anciens paradigmes où, tout en se rapprochant l’un de l’autre, Moscou et Pékin gardaient l’œil fixé sur Washington, considéré par eux comme la référence indépassable de la situation stratégique globale.

Exprimant sous nos yeux des réactions indiscriminées de chambardement stratégique, au nom du retour de puissance et des intérêts de l’Amérique, la Maison Blanche produit, à Moscou et Pékin, un répulsif de nature à éradiquer l’arrière-pensée d’avoir toujours à intégrer dans leurs calculs l’obligation d’un compromis avec Washington.

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Il est impossible de minimiser la force de la colère teintée d’humiliation ressentie par le régime chinois à l’annonce des sanctions décidées par Washington. Le 20 septembre, le porte-parole du Waijiaobu Geng Shuang utilisait les termes d’un réel courroux pour exprimer « la forte indignation de la Chine », en réponse, dit-il, « aux actions déraisonnables de la partie américaine. »

Le 21 septembre un article du Quotidien du Peuple exhortait Washington à « immédiatement retirer les “soi-disant“ sanctions contre la Chine – 强烈 敦促 美方 立即 撤销 对中方 所谓 制裁 - » (…) « faute de quoi, les États-Unis devront en supporter les conséquences - 否 则 美方 将 不 得不 承担 所有 后果- »

Le samedi 22 septembre le Waijiaobu convoquait l’Ambassadeur Terry Branstad, ancien gouverneur de l’Iowa, pour lui intimer la même injonction. En poste depuis décembre 2016, Branstad s’était, en mars 2018, déjà exprimé sur le sujet des taxes infligées aux exportations chinoises, dont il estimait à l’époque, dans la droite ligne de D. Trump, qu’elles devaient « inciter la Chine à corriger ses pratiques commerciales déloyales ».

En même temps, il avait prisé la rencontre entre le président Xi Jinping et Kim Jong-un, se félicitant publiquement que la Chine considère, à l’instar de Washington, que la dénucléarisation de la péninsule coréenne était une priorité pour Pékin, pourtant régulièrement accusé par D.Trump de ne pas en faire assez pour amener Pyongyang à résipiscence. Voir à ce sujet notre dernier éditorial : Xi Jinping, D. Trump, Kim Jong-un, brutal retour aux réalités.

A l’époque, Branstad avait même évoqué la possibilité que Washington s’appuie sur ses lois de sécurité pour bloquer les investissements chinois dans des secteurs de hautes technologies tels que les semi-conducteurs.

Aujourd’hui, alors que la guerre commerciale s’est cristallisée en rivalité stratégique, l’ambassadeur convoqué – chose exceptionnelle - en même temps que l’Attaché militaire reçu par la Commission Militaire Centrale (CMC) qui accusa Washington de « violation flagrante des règles élémentaires des relations internationales, exprimant ses tendances exacerbées à l’hégémonie », n’a pu que constater que la fureur chinoise agissait comme le ciment de la relation entre Pékin et Moscou, tous deux mis dans le même sac des sanctions américaines.

La Maison Blanche a beau répéter en sous main que la sanction contre la Chine vise en réalité la Russie, le mal est fait. Par sa brutalité affichée à la face du monde où l’ambiguïté diplomatique visant à ménager des marges de négociation n’a eu aucune place, Washington a réussi conforter une alliance sino-russe qui couve depuis plus de 20 ans.

Et s’il est vrai que les stratégies de long terme de la Chine et de la Russie toujours empreintes d’une forte méfiance de Moscou et de quelques aigreurs chinoises à propos du prix du gaz sont loin d’être convergentes, pour le moment, l’ambiance n’est plus à la nuance. Ambigu et déséquilibré, traversé par les questionnements russes et les méfiances chinoises, le rapprochement s’est quand même sérieusement renforcé.

Notes :

[1Les effets de la sanction interdisent à l’administration de Li Shangfu de solliciter des États-Unis des licences d’exportation et d’interagir avec le système financier américain. Le département de l’équipement militaire de l’APL et son chef figurent désormais sur un « liste noire » de 33 personnes et organisations liées au système militaire et aux renseignements russes.

Etablie en vertu de la loi votée en 2017 visant à « riposter par des sanctions aux adversaires de l’Amérique - Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act – CAATSA - » dont l’objet cible aussi l’ingérence militaire russe en Ukraine et la participation de Moscou en soutien de Bashar el Asad à la guerre en Syrie, la liste qui tire profit de la prévalence du Dollar américain, pose Washington en arbitre stratégique, juridique et moral des relations internationales au moment même où Pékin qui rejette les « valeurs universelles », récuse ce rôle. Le rejet recoupe celui par Pékin de la présence militaire américaine en Asie et notamment en Mer de Chine du sud, sur la péninsule coréenne et au Japon.

[2Pékin, devenu le premier consommateur d’énergie au monde et confronté aux défis de l’environnement, privilégie le gaz, « source propre » dont la Chine est le 6e producteur de la planète avec 150 Mds de m3/an. Mais l’augmentation rapide de sa consommation (+15% en 2017 à 237 Mds de m3) accélère les importations qui, selon les analyses de SIA Energy s’élèveront à 132 Mds de m3 en 2020 pour une consommation en croissance très rapide évaluée à 317 Md de m3 (+74% en 2 ans)


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