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›› Société

Suicide d’une interne à l’hôpital public

Photo de groupe des professeurs séniors de l’hôpital universitaire de l’Union « 协和 医院 » référence des études médicales en Chine. Ses étudiants sont une des ressources des personnels médicaux – médecins et internes - repartis dans toute la Chine. La photo a été prise à Pékin à l’occasion du 100e anniversaire de la création de l’hôpital en 2021. » (Photo Zhu Xingxin - Chinadaily)


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Il y a douze ans, François Danjou donnait un coup de projecteur sur le système de santé chinois et l’état des hôpitaux qui, en l’absence d’une médecine de proximité efficace, souffraient d’un trop grand afflux de patients. Lire : « Kan Bing Nan, Kan Bing Gui ». Malaise dans les hôpitaux chinois.

Le constat venait après un autre, une année plus tôt sur les réflexions de l’appareil lui-même qui, face à l’urgence et à la masse des investissements nécessaires à la modernisation, était tenté par l’expérience de la privatisation partielle du réseau hospitalier. Lire : Où va le système de santé chinois ?

En 2018, un article de Catherine Milcent, Docteur en économie, chercheur au CNRS et professeur à Paris School of Economics et au CNAM, décrivait un système de santé en avance sur nous, explorant déjà les « consultations digitales », mais géographiquement éclaté, toujours inégalitaire, tiraillé entre le privé et le public et une offre d’assurance sociale en net progrès, pourtant encore insuffisante, rendue elle aussi inégalitaire par l’intrusion massive des assurances privées. Lire : Systèmes de santé chinois : clés de décryptage.

En même temps, Jean-Paul Yacine s’intéressait aux dérives de l’offre privée dangereusement gangrenée par la corruption dans un contexte général où Xi Jinping conscient de l’urgence sociale mettait financièrement les bouchées doubles pour moderniser l’offre de santé du pays. Lire : Rentabilité des investissements et santé publique.

Enfin, directement en lien avec l’actuelle exigence macroéconomique d’augmenter la part de la consommation dans le PIB, force est de constater que la somme des réformes en cours n’a pas encore produit l’incitation espérée de réduction de l’épargne, condition essentielle d’une hausse de la dépense des ménages [1].

Au total, le système de santé ainsi exploré depuis une quinzaine d’années par QC présente en effet un paysage marqué par les indéniables efforts financiers, de modernisation et de progrès social. Il est cependant encore inégalitaire et tiraillé entre l’exigence vertueuse de soins pour tous et les incitations capitalistes de profit maximum où la qualité de l’offre reste toujours en partie tributaire d’une organisation élitiste où les meilleurs soins sont offerts aux plus fortunés, ce qui incite la classe moyenne à épargner plutôt qu’à consommer.

Tel est le contexte général de l’histoire racontée par les lignes qui suivent inspirées du travail d’observation des réseaux sociaux d’Andrew Methven.

A travers un drame peu commenté en Occident qui a enflammé la toile chinoise en mars, il met précisément à jour les effets indésirables du volontarisme modernisateur et de la dérive élitiste.

Il est l’autre face de la tragédie de l’assassinat au couteau d’un interne, le 23 mars 2012 à l’hôpital provincial de Harbin, dont QC avait fait état dans l’article du 13 avril 2012 « Kan bing nan, Kan bing gui » cité plus haut.

Quand il y a douze ans, l’incident racontait l’exaspération impatiente d’un malade persuadé que les médecins débordés ne voulaient pas le soigner, le nouveau drame pourrait être le symptôme des pressions insupportables que la modernisation à marche forcée fait peser sur les étudiants en médecine.

Une interne désemparée et surchargée de travail met fin à ses jours.

Le 23 février 2024, Cáo Lìpíng 曹丽萍, dite Xiao Cao 小 曹, interne en médecine âgée de 25 ans a mis fin à ses jours dans les toilettes de l’hôpital populaire du Hunan 湖南省人民医院.

Issue d’une famille pauvre dont les parents, ouvriers du secteur de la construction, étaient absents durant de longues périodes, Liping travaillait à temps partiel, parallèlement à ses études.

Avant de se donner la mort, elle a posté un très pathétique message sur « Tencent QQ » [2].

« Je suis vraiment fatiguée et je veux retourner me reposer. 我真的好累, 想回去休息了 Le monde n’est vraiment pas juste. 世上本就没有公平. Je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même 怪我自己, car je suis une bête de somme 牛马 inadaptée 不合格. Je n’en peux plus 熬不下去了 ». (Mot à mot : Le bouillonnement 熬 ao, ne faiblit (descend) pas 不下去了, bu xia qu le). « Pardon Papa Maman, 对不起爸妈. Je vous suis reconnaissante 之恩 – zhi en - de m’avoir élevée 生养. Je vous le revaudrai dans une prochaine vie 来世再报. »

Le fait est que selon ses collègues de travail, Xia Cao avait un rythme de travail épuisant d’interne hospitalier 规培医生 gui pei yisheng - Mot à mot, accompagner la régulation [guiding 规定] des médecins -.

Pendant le Nouvel An chinois par exemple, elle a travaillé plus de 30 heures d’affilée, sans interruption. Selon sa famille qui s’est exprimée après sa mort sur WeChat, elle avait à plusieurs reprises demandé un congé à son médecin superviseur, en se plaignant d’hypertension artérielle et de tachycardie.

Toujours selon WeChat, à ses requêtes d’alléger sa charge de travail, son supérieur aurait répondu que les effectifs étaient insuffisants - 缺人 - et que Xiao Cao devrait attendre encore un mois pour être placée en réserve 当副班了.

Aussitôt, les réseaux sociaux ont rappelé le faible salaire mensuel des internes (2000 RMB – 296 $ US -) au regard de leur charge de travail au point qu’aux yeux de la hiérarchie des hôpitaux - médecin-chef, médecin-chef adjoint, médecin traitant, médecin résident – les internes, eux-mêmes classés en trois niveaux selon l’avancement de leurs études, ne paraissent être qu’une main d’œuvre supplétive assignée aux tâches annexes.

Un internaute écrit « Je pensais que l’objectif principal de l’internat était l’étude 我以为规培的主要目的是学习 et la connexion 结合 jiehe entre le savoir 知识 et la pratique clinique 临床 lingchuang. » On voit qu’en réalité l’hôpital traitre les internes comme du « bétail gratuit » 免费的牛马. -

Note(s) :

[1La comparaison des taux d’épargne pendant la crise récente de la Covid-19 montre que les Chinois sont de loin toujours les plus économes. Leur taux d’épargne, qui était de 30% du revenu des ménages en 2019, a atteint 34% en 2020 puis, après avoir baissé à 31,4% en 2021 avec le relâchement des restrictions sanitaires, est revenu à 33,5% en 2022. Aux États-Unis, pendant la même période, il était en moyenne de 18%, avec des pics à 25% en 2020 et à 26% en 2021.

Depuis janvier 2022, signe d’une grande confiance dans l’avenir et dans la bonne santé de l’économie, il est historiquement bas à moins de 5%. Selon Eurostat, dans la zone Euro, après un pic à 25% en 2020, il est retombé à 14% en 2023.

[2腾讯 en pinyin teng xun – Littéralement messages au galop - puissant réseau social à près de 900 millions d’abonnés et géant des jeux en ligne, à la capitalisation boursière de 2,89 Mds de $ de HK (370 millions de $ US). En 2023, la capitalisation de Tencent Holding jeux en ligne, réseau social WeChat, messagerie instantanée QQ, et publicité en ligne, était de 370 Mds de $ US


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