Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Editorial

Voyage de Xi Jinping dans une Europe désunie. Au-delà des postures, le coup de froid avec Bruxelles et la longue rémanence des intérêts nationaux chinois

Xi Jinping et la mémoire des humiliations.

Aucun Chinois n’a oublié les avanies des deux guerres de l’opium (1839 -1842 et 1856-1860) par lesquelles l’Empire britannique imposa à la Chine le plus grand trafic de drogue de tous les temps et une succession de « traité inégaux » amputant par de vastes concessions étrangères la souveraineté territoriale chinoise y compris jusqu’en 1941-1943 quand l’Empire nippon se substitua brutalement aux Européens.

Cinquante-huit ans après la deuxième guerre de l’opium, à la suite de la défaite de l’Allemagne, les attendus du Traité de Versailles infligèrent à la toute jeune République de Chine, seulement vieille de six ans, un nouvel outrage.

Sous l’influence de Georges Clemenceau, à l’époque séduit par l’exotisme triomphant du « Soleil Levant » qui venait de battre militairement les empires chinois (1895) et russe (1905), alors que l’empire mandchou se délitait, les vainqueurs de la « Grande guerre » attribuèrent la colonie allemande du Shandong à l’ennemi héréditaire Japonais en pleine fulgurance impériale militariste du « Meiji. »

Si en France, l’épisode est tombé dans l’oubli, en Chine, tout le monde se souvient que, le 4 mai 1919, dans tout le pays, où les « Places du 4 mai » sont aussi nombreuses que chez nous les « Places de République » ou de « La libération », les protestations de nombreux intellectuels et de jeunes patriotes marquèrent la naissance du nationalisme chinois.

L’affront fut aussi à la racine de la naissance du parti communiste chinois, deux années plus tard dans la concession française de Shanghai (lire : Xi Jinping à Belgrade. Retour vers le futur des guerres technologiques).

Avant les effusions amicales de l’étape hongroise devenue en 2018 et en 2023 le point d’application en Europe de la stratégie extérieure du fabricant de véhicules électriques BYD (Build Your Dream), ce qui rendra difficile le consensus européen sur d’éventuelles mesures de rétorsions tarifaires, le couple Xi Jinping avait, le 8 mai, fait escale à Belgrade [1].

Ils y furent accueillis par Aleksandar Vucic, l’autre allié de Pékin dans ce théâtre stratégique des Balkans que l’OTAN avait bombardé pendant 78 jours, du 24 mars au 10 juin 1999, sans l’aval des Nations Unies.

Les deux qui n’étaient pas encore à la tête de leur pays [2] n’ont pas oublié que le 7 mai 1999, vingt-cinq ans jour pour jour avant l’actuelle visite de Xi Jinping, l’ambassade de Chine à Belgrade avait été détruite par une frappe aérienne américaine.

Le drame reste un des souvenirs douloureux de la mémoire Chinoise que le discours de Xi Jinping n’hésite pas à inscrire dans la succession des humiliations infligées à la Chine par l’Occident (lire : Xi Jinping à Belgrade. Retour vers le futur des guerres technologiques).

Pour montrer la résilience de son pays, Xi Jinping avec qui Vucic dit avoir « une amitié de fer », a fait construire un majestueux Centre Confucius de 6000 m2, dont les portes ont été ouvertes au public le 5 mai dernier, trois jours avant l’arrivée de Xi Jinping.

À cette occasion, Vucic est, en marge d’un accord de libre-échange et des promesses de Xi d’augmenter le nombre de vols directs Belgrade Pékin et les achats chinois de produits agricoles serbes, devenu le premier responsable européen de l’histoire à endosser publiquement dans un communiqué commun le slogan édifiant de la politique étrangère de Pékin d’une « Communauté de destin pour l’humanité 人类命运共同体 ».

Entre les lignes, la formule moralement irréfutable, mais que le régime chinois allié à Moscou contre l’Occident a lui-même cessé de respecter, suggère que les Nations du monde qui ne devraient interagir que sur la base d’intérêts communs, en évitant les alliances, ne devraient pas être jugés sur leur politique intérieure et sur leur bilan en matière de droits de l’homme.

Aujourd’hui, alors que les tensions entre Pékin et Washington ont atteint un dangereux point d’escalade que Joe Biden et Xi Jinping tentent de contrôler, la mémoire des trois victimes chinoises de la destruction de l’ambassade honorées dans la capitale serbe chère au cœur des Russes, eux-mêmes soutiens de Pékin dans les controverses en mer de Chine du sud et à propos de la souveraineté chinoise sur Taïwan, prend une résonance toute particulière.

Note(s) :

[1En 2018, BYD avait déjà installé à Komáron sur le Danube une usine qui produit annuellement 400 Bus. En 2023, au moment où l’UE s’apprêtait à lancer une enquête sur le dumping du prix des véhicules électriques chinois, BYD Auto-Hongrie décidait d’investir 500 millions d’€ pour implanter à Szeged à la frontière de la Roumanie deux premières chaînes de montage de ses berlines tout électrique.

[2Xi Jinping était gouverneur du Fujian et Aleksandar Vucic ministre de l’information d’un gouvernement de coalition très nationaliste à l’époque dominé par Milosevic et hostile aux séparatistes musulmans du Kosovo.

Aujourd’hui, l’ancienne province yougoslave, peuplée d’une minorité Serbe et à forte majorité musulmane sunnite qui avait déclaré son indépendance en 2008, reconnue par la Cour Internationale de Justice, mais réfutée par Belgrade et seulement approuvée par 104 membres des NU, reste suspendue à un statut international incertain.

Après six mois de négociations entre la Serbie et le Kosovo, menées par l’Union européenne, le 19 avril 2013, la Serbie avait accepté de ne pas bloquer la demande d’adhésion du Kosovo à l’UE, en échange d’une autonomie limitée de sa province serbe du nord.

Le dilemme du Kosovo que Pékin observe avec en arrière-plan la question de Taïwan, est, avec les 78 jours de bombardements massifs de l’OTAN, un des épisodes de l’histoire des Balkans qui rapproche Xi Jinping et Aleksandar Vucic.


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

Comment Xi Jinping voit le rapprochement stratégique entre Vladimir Poutine et Kim Jong Un ?

Le semi-échec du sommet suisse sur l’Ukraine et la vaste ambition de médiateur global de Xi Jinping

« Dialogue de Shangri-La »- Dialogue de sourds- L’agressivité anti-occidentale de Pékin devient planétaire

Antony Blinken en Chine. Sous la surface des bonnes paroles, les braises de fortes tensions

Le révisionnisme sino-russe sur les traces de la révolution mondiale maoïste. Au Moyen-Orient, les risques avérés d’une escalade mortelle