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Avis de raidissement politique au Ningxia. Réflexions sur les risques du totalitarisme idéologique

Xi Jiping en visite auprès des populations musulmane Hui dans le Ningxia.


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La dernière fois que QC avait évoqué le Ningxia, creuset de la population Hui, groupe de religion musulmane jusqu’à présent la mieux intégrée à la culture chinoise, c’était à propos de la mosquée de Weizhou dont la destruction avait été suspendue après la protestation des fidèles. Lire : Contrôle des religions et grabuge autour d’une mosquée.

L’analyse pointait également du doigt une tendance des Hui, devenus minoritaires au milieu des Han, à accentuer l’affichage ostentatoire des pratiques religieuses et à insister pour que les édifices religieux conservent les marques extérieures – dômes à bulbes, minarets - de la culture musulmane d’origine arabe.

Alors qu’aucun compromis architectural n’a été trouvé à propos de la mosquée, les autorités du district insistant toujours pour que le style arabe de l’édifice soit moins ostentatoire, le 27 novembre dernier un article du Global Times révélait que la province avait signé un protocole de coopération avec le Xinjiang pour s’inspirer des stratégies anti-terroristes de la province ouïghour.

En dépit des critiques occidentales et des organisations internationales des droits, dénonçant une politique d’emprisonnement brutale indiscriminée des Musulmans Ouïghour, à Pékin, le Xinjiang quadrillé par Chen Quanguo qui fut aussi, jusqu’en 2016, le maître d’œuvre de la stratégie d’élimination des immolations par le feu au Tibet, est considéré comme l’exemple à suivre de la lutte contre le terrorisme.

C’est peu dire qu’au Ningxia, les Hui sont inquiets de ce glissement politique les assimilant aux terroristes djihadistes du grand ouest chinois manipulés par des mouvements islamistes extérieurs, alors que la province n’a, jusqu’à présent, jamais été secouée par des actions violentes. « Franchement, dit un Imam Hui cité par l’AFP, je crains qu’ici le pouvoir ne mette en œuvre le modèle du Xinjiang »

En arrière-plan, flotte la tendance politique et morale du régime à « normaliser » par la « rééducation » les pratiques et les comportements culturels et religieux des Hui assimilés à des groupes allogènes dès lors que leur culte les démarque de la majorité des Han.

La crispation du pouvoir est aussi une réaction au développement des pratiques religieuses ostentatoires de la communauté Hui, sources d’inquiétude des responsables de la sécurité qui y voient les prémisses d’un durcissement identitaire culturel à l’écart de la norme.

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Au Xinjiang, le prétexte de l’enfermement dans les camps est la menace terroriste posée par les « radicalisés » que le pouvoir dit vouloir « éduquer » pour les ramener dans le cadre général de la « normalité ». Il reste que toutes les informations filtrant des camps – reportages, photos, films en caméras cachées – indiquent que les centres ne sont rien d’autres que des prisons avec des cellules à double rangées de barreaux accueillant chacune une quinzaine de personnes.

Au-dessus de classes surveillées par des caméras, où les éducateurs sont séparés des élèves par un filet de protection, sont affichés les slogans du Parti « prenez l’habitude d’apprendre le mandarin » et « conformez-vous à la voie tracée par Xi Jinping du “socialisme aux caractéristiques chinoises“ pour entrer dans l’ère nouvelle du rêve chinois de la renaissance de la Nation ».

Aux racines de la pensée classique.

Confucius, promoteur d’un gouvernement de sagesse morale bonifié par l’étude, respectant les hiérarchies sociales a souvent été opposé par les Chinois à Han Feizi, ayant vécu 3 siècles plus tard, légiste fervent d’un gouvernement par la force implacable de la loi. Pour les Chinois, la Chine post-impériale notamment depuis Mao a toujours combiné les 2 à des proportions variables.


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Tout en passant sous silence la brutalité de la répression frappant en priorité les Ouïghour critiques ayant des relations avec l’étranger comme ce fut le cas du professeur Ilham Tohti qui communiquait avec Voice of America condamné à la prison à vie en 2014 (lire : Condamnation à la prison à vie d’un intellectuel ouïghour.), le discours du Parti sur ces processus de mise aux normes exprime une des plus anciennes références philosophiques du pouvoir chinois articulée à la morale confucéenne revue par le Parti, définissant la qualité - 素质 suzhi - des citoyens modèles.

Dans un article du 28 novembre paru dans le New-York Time, James Leibold expert australien des politiques ethniques en Chine, analyse la stratégie par le prisme de l’ancien concept paternaliste d’harmonie sociale qui stigmatise les déviants avant de les remettre aux normes.

La pensée est héritée de celle de Xunzi, 3 siècles av. JC qui considérait la nature humaine comme du bois brut dont les défauts devaient être éliminés afin que s’installe l’harmonie sociale. En arrière-plan surnage la philosophie de Confucius qui certes spécule sur la perfectibilité de l’homme par l’éducation et l’étude, mais privilégie aussi l’acceptation des hiérarchies sociales.

Dans cette philosophie, les humains ne sont pas tous égaux en nature. Leur qualité varie d’un individu à l’autre. Un fermier pauvre du Xinjiang se situe au bas de l’échelle sociale, tandis que le Han culmine à son sommet. Mais s’il est vrai que les qualités humaines sont en partie innées, elles sont aussi le produit de l’environnement et de l’éducation. Tout comme un environnement perverti peut corrompre les êtres, un contexte favorable est de nature à les bonifier moralement et intellectuellement.

C’est pourquoi il est important de suivre les préceptes des hommes de qualité supérieure que Confucius appelait Junzi 君子- littéralement Mon Seigneur, à l’origine de Monsieur -, que le régime assimile aujourd’hui sans modestie excessive aux cadres dirigeants du Parti 领导干部 – Lingdao Ganbu -, dont la fonction n’est pas seulement de gouverner, mais d’insuffler au peuple des principes moraux et civiques de citoyens responsables.

Aujourd’hui le processus d’amélioration qualitative - Ganhua 感化 - transformation de l’essence – visant à réformer les parties sans noblesse des hommes par l’exemple est au cœur du système éducatif chinois et constitue l’épine dorsale du discours justifiant des camps de rééducation, dont la vérité est cependant qu’ils ressemblent beaucoup aux camps de rééducation par le travail de la période maoïste 劳改 Laogai (changement par le travail) ou 劳教(éducation par le travai) où la bénévolence éducative a cependant souvent dérapé en de très sévères brutalités.

Au demeurant, le professeur Tu Weiming (78 ans) spécialiste de la philosophie antique chinoise enseignant à Harvard rappelle que le processus d’éducation morale réformatrice passe par une phase de déconstruction par la douleur et la souffrance, ponctuée par la honte, la culpabilité et le remords.

Aujourd’hui les tendances normatives sont généralisées à toute la Chine. Dans le Nord-est par exemple une campagne de trois années est en cours pour « rehausser et normaliser la pensée et le comportement paysans et relever leur niveau idéologique et moral pour , dit la directive, rénover et revivifier l’honnêteté de leur caractère ».

Quand l’enseignement moral et politique est mis en œuvre aux marches de la Chine traditionnelle au profit de populations de cultures différentes comme les Tibétains et les Ouïghour, le processus s’apparente à un projet civilisationnel, dont le but est de créer un citoyen chinois standard et idéologiquement normé. Touchant à la morale, à la pensée politique autant qu’au comportement conforme aux lois, ce type d’éducation approche les limites du totalitarisme.

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En Chine Yu Jianrong, sociologue de l’Académie des Sciences Sociales réfléchit depuis de longues années aux effets pervers d’une normalisation sociale rigide et sans nuances. Lire : Stabilité sociale, liberté d’expression et droits des particuliers.

Anticipant que le totalitarisme social et idéologique aujourd’hui motivé par la lutte antiterroriste, porte en lui les germes de sa propre destruction, il écrit notamment, à propos de ce qu’il appelle « la stabilité rigide » : « Afin de parvenir à une "stabilité rigide" et de la préserver, les autorités ne cherchent qu’à renforcer les aspects exclusifs et fermés du pouvoir politique et tentent ainsi d’exercer un contrôle total sur la société.

Parce que la "stabilité rigide" manque de flexibilité, de malléabilité ou de tout type de “zone tampon“ sociale, les autorités se trouvent constamment dans un état d’anxiété élevée afin de maintenir leur prévalence "dictatoriale". En fin de compte, les coûts sociaux et politiques sans cesse croissants de la "stabilité rigide" pourraient conduire à une perturbation du pouvoir politique et du contrôle social. »


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