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›› Economie

Li Qiang face à la presse. Résilience et « accommodation des contraires. »

Le 13 mars dernier, Li Qiang entouré des quatre nouveaux vice-premiers ministres, Ding Xuexiang, He Lifeng, Zhang Guoqing et Liu Guozhong, a sacrifié à la tradition établie par Wen Jiabao en 2003, de répondre aux questions des journalistes lors d’une conférence de presse qui a duré 1h30.

A l’exception notable de CNBC, aucune des questions posées à Li Qiang n’émanait des grands médias américains ou anglo-saxons WSJ, New-York Times, CNN, ou The Guardian, habituellement présents à l’exercice et souvent critiques de la Chine de Xi Jinping [1].

Alors que les questions n’émanaient pas non plus de la sphère médiatique occidentale plus large (Reuters, DW, AFP, UPI), l’idée maîtresse des réponses du nouveau premier ministre, qui traitèrent en grande majorité de sujets économiques, fut de rassurer l’auditoire en dépit des inquiétudes pas toujours en phase avec l’optimisme de commande.

Au milieu d’une tourmente globale et des risques de crises internes, dont les ferments furent systématiquement présentés comme extérieurs à la Chine, Li s’est attaché à démontrer que les capacités de résilience et les perspectives de rebond du pays restent intactes.

Dès la première question posée par un journaliste de la télévision centrale CCTV, l’axe du discours était posé. Les trois objectifs de Pékin – en vérité invariablement les mêmes depuis les conférences de presse de Wen Jiabao il y a vingt ans, – restent la « qualité  » du développement, « le bien-être du peuple  » et, l’obédience aux « réformes  » [2] à l’ouverture politique et à la liberté des flux.

La seule nuance de taille introduite d’emblée par Li Qiang fut la moindre importance accordée à l’indice de croissance.

Aujourd’hui en baisse, à la fois pour de longues raisons structurelles et, par conjoncture, à la suite de la brutalité rigide du confinement covid-19, qui au pic des fermetures, à l’automne 2022, avait claquemuré 300 millions de Chinois, au milieu des protestations populaires dont les images firent le tour du monde, la « croissance » n’est officiellement plus la mesure de la puissance du développement chinois.

Au passage, il n’est pas anodin de rappeler que Li Qiang, n°1 à Shanghai au plus fort des effervescences contre les rigueurs du confinement strict qu’il a fait appliquer sans broncher, - selon toute vraisemblance à rebours de ses propres convictions - est un des plus fidèles alliés de Xi Jinping.

Ayant été son chef de cabinet durant la période 2004 – 2007 au Zhejiang, quand le futur président était n°1 de la province, il lui doit son ascension rapide à la tête du Conseil des Affaires d’État, sans passer par le traditionnel tremplin politique de la fonction de Vice-premier ministre, une première depuis 1976.

L’ancestrale résilience de la Chine et l’art « d’accommoder les contraires. »

A la question posée par un journaliste de la chaîne américaine CNBC, sur les perspectives et les moyens de « la stabilité tout en recherchant le progrès », Li, s’est, non sans avoir rappelé que les difficultés étaient planétaires, laissé aller à une description mythique des capacités de résilience du pays pour « assurer la croissance, en même temps que des offres d’emploi et des prix stables ».

A côté des mesures concrètes, elles aussi traditionnelles et souvent mises en œuvre - combinaison de mesures de relance, de réforme, d’innovations et de rigueur financière pour anticiper et désamorcer les risques –, qui s’ajoutent aux qualités et atouts de la Chine moderne – dimension du marché, capacités industrielles, richesse de la ressources humaine, solidité des bases du développement et des institutions – Li a glosé sur l’aptitude ancestrale des Chinois à surmonter les crises les plus sévères.

« Les gens de ma génération connaissent ces histoires légendaires comme Da Yu apprivoisant les inondations, Yu Gong déplaçant les montagnes, Jing Wei remplissant l’océan de cailloux et Kua Fu pourchassant le soleil. Ces histoires inspirantes témoignent de l’esprit de résilience, de ténacité et de persévérance qui a défini la nation chinoise. Nous, le peuple chinois, n’avons jamais été écrasés par aucune difficulté. »

En résumé dit-il, «  comme le montrent les performances économiques des deux premiers mois 2023, j’ai pleinement confiance que l’économie chinoise brisera les vents et les vagues et naviguera vers un avenir meilleur. ». Selon le BNS, les chiffres confirment le discours optimiste. En janvier, la production industrielle et l’Indice des directeurs d’achats étaient en hausse notable.

La première question politiquement sensible a été posée par un journaliste de «  Phoenix Television  » chaîne en Mandarin et en Cantonais diffusée sur le Continent, à Macao et à Hongkong.

Créée en 1996 par Liu Chang Le 劉 長 樂 un ancien officier de l’APL, aujourd’hui membre du Comité Permanent de la Conférence Consultative du Peuple chinois, la chaîne qui se targue d’objectivité en dépit de ses liens étroits avec le parti, a des bureaux à Hong-Kong, Shanghai, Canton, Shenzhen et Pékin.

Interrogé sur la capacité de la R.A.S de Hong Kong à conserver son rang de place financière internationale et de moteur de développement après les révoltes de 2019-2020 qui, objectivement mirent sévèrement à mal le schéma « Un pays deux systèmes » (lire : A Hong Kong, profitant de la pandémie, Pékin fait arrêter 15 membres de l’opposition), Li est resté fidèle à son objectif de « rassurer  » au prix de quelques coups de canif donnés à la réalité observable.

Pour lui, en dépit de la répression infligée aux manifestants suivie du raidissement sans esprit de recul autour de l’exigence de « sécurité nationale  », « la position de Hong Kong en tant que centre financier, commercial et maritime mondial a été consolidée ».

Complètement en phase avec les projets de l’appareil d’incorporer la R.A.S au sein des projets de la « Grande baie » de Zhuhai, dépassant à la fois le souvenir des « traités inégaux  » et des violentes batailles de rues enflammées suivies d’une avalanche d’arrestations, il a ajouté que le Parti continuera à « soutenir pleinement l’intégration de Hong Kong dans le développement du sud de la Chine », dont la première conséquence directe sera précisément d’ôter à Hong Kong sa spécificité séparée du modèle autocrate chinois. Lire la genèse des révoltes et de la répression dans la R.A.S : Anxiétés politiques à Hong-Kong.

Et aussi :
- Un policier inflexible à la tête de Hong Kong
- Investiture du gouverneur Lee à Hong Kong. La fin d’un cycle

*

Une autre distorsion de la réalité répondait au journal en langue russe Narodnoye Slovo (« Le Monde des peuples ») contrôlé par l’État uzbek qui demandait si l’implacable rigueur de la politique « zéro-covid » était nécessaire.

Alors que les brutales décisions de mettre fin sans transition au confinement étaient la conséquence directe de la coagulation de colères populaires dans quinze villes de Chine, dont la flamme a été allumée par un drame à Urumqi (lire : De la toute puissance à la crise politique. L’itinéraire de l’affaiblissement de Xi Jinping) Li Qiang affirma que la volte-face fut le fait d’une politique planifiées ordonnée et rationnelle.

« Après la rigueur du confinement ayant contribué à protéger la vie et la santé des personnes, lorsque le virus est devenu moins pathogène, nous avons ajusté la réponse et mis en œuvre des mesures conçues pour la “classe B“ maladies infectieuses. »

L’urgence de rassurer les investisseurs privés.

De même, quand le « Lianhe Zaobao 联合早 » de Singapour, plus grand journal en langue chinoise, a directement évoqué les inquiétudes pesant sur les investissements privés à la suite de la violente charge menée par Xi Jinping contre les industries privées du numérique, portant le risque de tuer l’esprit d’entreprise (lire : Raidissement marxiste de Xi Jinping. Quand la propagande se heurte aux réalités), Li a travesti la réalité en affirmant que le Président avait toujours soutenu l’entreprise privée.

En même temps, il a spéculé sur ses perspectives de développement. « Les entreprises privées pourront tirer profit d’un meilleur environnement et d’un espace de développement plus large », articulé, dit-il, au « respect des règles internationales du marché. » (…) « Que les entreprises soient privées ou publiques, toutes bénéficieront de l’équité des traitements publics et du respect du droit de propriété. »

Un improbable parti-pris d’apaisement.

Enfin, après plusieurs autres réponses qui traitèrent des difficultés du monde rural, et à l’inverse du haut niveau d’éducation des 240 millions de jeunes, des réformes institutionnelles (lire : Centralisation, contrôle social et culte de la personnalité) et de la question Taïwan abordée sur un ton apaisé, qui tournait le dos aux menaces, formant l’espoir d’une reprise des échanges avec le retour au pouvoir en 2024 dans l’Île d’un exécutif reconnaissant le « consensus de 1992 » [3], Li a répondu à une question de « China Arab TV » (Dubaï) dont la teneur renvoyait aux fortes tensions stratégiques entre les États-Unis et la Chine.

Faisant contraste avec les mises-en-garde du Président et du MAE Qin Gang fustigeant les pressions exercées sur la Chine risquant l’escalade vers un confrontation majeure, sa réponse a, au contraire, examiné la relation sino-américaine sous un angle étonnamment positif.

Après avoir une fois encore confirmé que le parti ne dévierait pas de sa politique d’ouverture et de réformes attestée par le succès de la foire aux exportations de novembre 2022 qui a accueilli à Shanghai 2800 entreprises de 127 pays, Li a sans éluder la responsabilité de Washington, sérieusement dédramatisé les tensions de la relation sino-américaine.

Regrettant les échauffements des hyperboles médiatiques américaines dont il s’est demandé à qui elles profitaient « 不知道到底有多少人在這種炒作當中真正受益 », il a rappelé l’ampleur record des échanges commerciaux ayant en 2022 atteint 750 Milliards de $, les bénéfices réciproques dans l’histoire des relations sino-américaines apaisée et le souhait des entrepreneurs américains à Shanghai qu’elles se poursuivent.

La conclusion exprimait une position raisonnable au milieu des hyperboles nationalistes et des menaces.

Spéculant sur les signes réels de l’abaissement des tensions de la rencontre de Bali entre Xi Jinping et Joe Biden (lire : Les faces cachées de l’apaisement sino-américain. La saga chinoise de la montée en puissance et de la quête de respect), elle formulait aussi un espoir :

« Tout ceci montre que la Chine et les États-Unis peuvent et doivent coopérer ; la somme de ce qu’ils peuvent réaliser ensemble est considérable. La stratégie de l’encerclement et de la suppression n’est dans l’intérêt de personne ».

Mais une semaine plus tard, un demi-siècle après le voyage édifiant de Richard Nixon à Pékin en pleine guerre froide, les critiques de Washington fustigeant l’approfondissement stratégique sino-russe de la visite officielle à Moscou de Xi Jinping qui manqua de réaliser son projet de médiation pacifique, sembla refermer pour longtemps l’éclaircie d’un apaisement.

Au demeurant, outre le fait que la démarche chinoise des « 12 propositions » (lire : « Plan de paix chinois. » Réalités et intentions cachées) qui ne sont que l’énoncé de principes généraux suggérés depuis une position vue par la Maison Blanche comme partisane, la probabilité que Washington laisse Pékin régler un conflit au cœur même de son pré-carré historique européen est très hautement aléatoire.

Note(s) :

[1Les questions posées émanaient en grande majorité de médias en langue chinoise dont certains étaient liés à l’appareil à Pékin. Le seul média américain présent était CNBC (Consumer News and Business Channel), diffusant des informations financières en continu par câble et satellite. Avec des antennes en Europe, en Indonésie et à Singapour son audience est proche de 400 millions de téléspectateurs.

[2L’insistance des pouvoirs chinois successifs depuis l’ouverture des années quatre-vingt sur l’exigence des réformes traduit la difficulté systémique du projet. Pour Michael Pettis professeur d’économie à Pékin, l’installation d’un nouveau paradigme de croissance exigerait en effet un transfert massif de richesses de l’État centralisateur dévoreur de ressources vers les ménages auquel l’exécutif ne parvient pas à se résoudre complètement.

Il en résulte une persistance de la pauvreté dans une part importante de la population dont 45 millions de très pauvres et la faiblesse des revenus de la « petite classe moyenne » et des ruraux. Ces déséquilibres sont les principaux obstacles à la bascule du moteur de la croissance vers la consommation intérieure.

[3Ma Ying-Jeou l’ex-président KMT de Taïwan (2008-2016) a planifié une visite en Chine du 27 mars au 7 avril à la tête d’une délégation de chercheurs et d’étudiants. Opposé au projet de rupture avec le Continent de Tsai Ing-wen avec qui le pouvoir à Pékin refuse de dialoguer, Ma sera en revanche le bienvenu, son parti le KMT, rival historique du PCC ayant accepté de reconnaître le « Consensus de 1992 » d’une seule Chine.

Au cours de son séjour, dont le but est d’apaiser les tensions dans le Détroit, il rencontrera Wang Huning, n°4 du régime. Intellectuel souverainiste sans concession, conseiller spécial de Xi Jinping, à l’origine de l’idéologie des « caractéristiques chinoises » et de la posture anti-occidentale de Pékin, une concession de sa part sur la question du « consensus de 1992 » et d’un apaisement avec l’actuel pouvoir taïwanais est hautement improbable.

Le projet du voyage de Ma Ying-jeou a déjà suscité des réactions à Taipei où Tsai Ing-wen a exprimé le souhait que Ma fasse valoir à Pékin « la valeur de la démocratie et de la liberté de l’Île et l’exigence que Pékin et Taipei dialoguent dans la dignité sur un pied d’égalité. » En 2015 Ma, alors président en fonction à Taïwan, avait rencontré Xi Jinping à Singapour. Lire : Pour la première fois un président chinois rencontre le chef de l’exécutif taïwanais en exercice.


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