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›› Editorial

Que sera le « Dragon » ?

Le révisionnisme anti-occidental sino-russe.

Tout en acceptant la baisse inéluctable de la croissance, l’appareil contrôlera sévèrement l’ouverture vers l’Occident, privilégiant les secteurs nécessaires à ses efforts d’innovation (espace, microprocesseurs, robots humanoïdes) tout en s’efforçant d’atténuer les déficits d’image affectant ses relations avec l’Europe.

(lire : Modernisation de l’industrie lourde, « Chine 2025 » et transferts de technologies & Projets spatiaux chinois et rupture de la coopération avec l’Occident)

Rapproché de la Russie [2], Pékin continuera à courtiser le « Sud-global » en Afrique, en Amérique du sud et dans le sud-est asiatique [3]. Tirant profit des points d’appui des étapes des « nouvelles routes de la soie » pour défier l’influence de l’Occident et des États-Unis, et songeant à Taïwan, la Chine continuera à dénier à l’Amérique et à l’Occident « le droit de se mêler de ses affaires internes ».

Avec Washington, en dépit de la récente baisse des tensions, les contentieux resteront vifs, épisodiquement atténués par des rencontres à venir autour des risques stratégiques de l’Intelligence Artificielle mal régulée et de ceux posés par l’acuité de la question climatique dont, au passage, Pékin pourrait faire une de ses priorités en 2024, après une période de silence sur la question. Lire : A Dubaï, la Chine championne des renouvelables et du charbon.

Plus généralement, le fait est que pour Pékin, le cœur de sa stratégie internationale restera sa rivalité conflictuelle avec Washington.

Même si les deux ont clairement pris conscience de l’exigence d’éviter que la compétition ne dérape vers un engrenage dangereux, pour l’instant, compte-tenu du niveau de défiance bilatérale, aucun des deux exécutifs ne parait en mesure d’imposer à son opinion publique la moindre concession sur ce que chacun considère comme ses « intérêts de sécurité nationale. »

Risques de dérapage et persistance des tensions.

Alors que la plupart des Chinois estiment toujours que le développement et l’avenir économique du pays dépendent encore largement des bonnes relations avec les États-Unis et l’Occident, les contentieux demeurent sur fond de défiance.

Dans un article de Brookings du 12 janvier, Patricia Kim membre du centre chinois John L. Thornton du Centre d’Études d’Asie de l’Est rappelait qu’en Chine l’opinion prévalait toujours que le désir de puissance sans partage de l’Amérique restait le principal obstacle au développement du pays.

Parallèlement, aux États-Unis, on considérait également que la Chine était une « menace systémique » pouvant mettre fin à la domination globale de l’Amérique. Avec la Russie, elle était aussi une force de contestation révisionniste de l’ordre mondial de l’après-guerre.

Graham Allison auteur en 2017 de « Destined for war » est inquiet d’une montée aux extrêmes apocalyptique (lire : Du « Devisement du Monde » au « piège de Thucydide » et Chine – États-Unis. Une collision annoncée. Vraiment ?).

Il rappelle la « réalité brute [attestée par tous les organismes de sécurité américains depuis le Pentagone à la CIA en passant par la NSA] : la Chine est l’une des deux seules nations au monde à disposer d’arsenaux nucléaires constituant une véritable menace « existentielles » », c’est-à-dire pouvant remettre en cause la survie des États-Unis.

Une nouvelle fois, il en conclut à l’urgence de composer avec la Chine. « Comme nous l’a enseigné Reagan, cette situation aussi inconfortable soit-elle, crée un impératif commun primordial pour les dirigeants des deux pays d’éviter une guerre nucléaire, dont leurs pays seraient les premières victimes. »

Depuis le sommet de San Francisco (lire : APEC : Xi Jinping – Joe Biden, spectaculaire mise en scène d’une volonté partagée d’apaisement, Washington et Pékin sont sur cette ligne intégrant le risque d’engrenage.

Le « Détroit », un explosif très sensible.

Mais force est de constater que sur la question « existentielle » de Taïwan, les feux sont toujours au rouge. Récemment Joe Biden a pourtant fait un geste d’apaisement adressé à Pékin et à Taipei en rappelant l’ancienne opposition de Washington à l’indépendance de l’Île.

Le 13 janvier, après la victoire de Lai Qing De à la présidentielle taïwanaise (lire : Présidentielles. Victoire de Lai Qing De ; net recul législatif du Min Jin Dang. Souple et pragmatique, Ko Wen-je renforce sa position d’arbitre), Biden a réaffirmé la position de Washington datant de la très clivante politique volontariste des « Deux États » du Président Chen Shui-bian (2000-2008) [4] : la Maison Blanche était opposée à une déclaration unilatérale d’indépendance de l’Île.

En même temps, elle avait prévenu que la promesse de soutien en vertu du « Taiwan Relation Act » ne vaudrait que si l’Île était attaquée par le Continent sans déclaration d’indépendance. Enfin, la vérité oblige à dire que l’apaisement n’aura aucune chance de prendre corps tant que Pékin n’abandonnera pas ses menaces militaires récurrentes.

L’ancien président Ma Ying-jeou a récemment insisté sur ce point.

Répondant le 1er décembre à une interview de Deutsche Welle, il a d’abord longuement critiqué ce qu’il estime être la vaine et dangereuse intention de rupture avec le Continent de Lai Qing De et Tsai Ing-wen.

Puis, avant de conclure (voir la vidéo à 33’), il a, cautionnant la vision du journaliste Richard Walker, rappelé que, si Pékin voulait que la population de l’Île change son appréciation du Continent, le minimum serait de renoncer à l’usage de la force et d’envisager une réunification pacifique négociée.

La concession serait d’autant plus logique que Taïwan et Washington avaient eux-mêmes fait le geste de promouvoir le statuquo (Ni indépendance, Ni réunification, Ni usage de la force).

Alors que l’Île est devenue démocratique, ayant même trois fois de suite (2016, 2020 et 2024) voté en faveur du Parti pour le progrès démocratique 民主進步當, le glissement d’apaisement suggéré par Ma Ying-jeou est pour l’instant hors de portée du Parti Communiste chinois dont le logiciel stratégique est resté bloqué à l‘esprit de la guerre civile et à 1949.

Note(s) :

[2Le 8 février, lors d’un échange téléphonique Xi Jinping et V. Poutine ont promis d’approfondir leurs relations grâce à une « coordination stratégique resserrée » avec les objectifs communs : 1) De garantir la stabilité des chaînes de production et 2) De protéger leur souveraineté en tenant à distance les « forces extérieures » interférant dans leurs affaires internes.

Vus de la très pragmatique estrade chinoise, les sujets évoquent plus précisément 1) les embargos infligés par Washington à Pékin dans le domaine des hautes technologies (lire Guerre froide sino-américaine. Pékin riposte aux embargos de Washington en interdisant le géant MICRON) et 2) la question de Taïwan.

Observée avec vigilance par Pékin, la situation dans le Détroit est à la fois marquée par l’augmentation des pressions militaires chinoises et le resserrement des liens de l’Île avec Washington que Pékin considère comme le viol flagrant des « Trois communiqués » (lire le § « Les Trois Communiqués » de notre article Les nouvelles eaux mal balisées de la question de Taïwan).

A la fin 2023, la proximité entre Taipei et Washington s’est matérialisée par la promulgation présidentielle du National Defense Authorization Act pour l’année fiscale 2024 qui prévoit explicitement des programmes d’entraînement, de conseil et de renforcement des capacités de défense et de cybersécurité l’Île.

[3En dépit de quelques ratés et d’une très nette tendance à réduire ses engagements financiers le long des Nouvelles routes de la soie (lire Nouvelles routes de la soie. Fragilités et ajustements), et tout en mesurant son aide militaire directe à la Russie, Pékin continuera à tisser avec Moscou une toile anti-occidentale, par le biais de ses points d’appui en Afrique, en Asie du Sud-est et en Amérique Latine.

Avec le concours de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), des BRICS et du Forum de coopération sino-arabe (CASCF), elle continuera à promouvoir son Initiative de sécurité planétaire et son partenariat économique global (RCEP) concurrent de Washington (lire En l’absence de l’Inde, la Chine unique poids lourd du Partenariat Économique Régional).

[4La volonté séparatiste articulée à « deux États » plonge dans la vieille racine indépendantiste promue à la fin des années soixante par Peng Min Min (lire à ce sujet « Le Goût de la liberté », Mémoires d’un indépendantiste formosan).

La tendance a aussi affecté le KMT par la mue politique du Président Lee Teng Hui qui, le 10 juillet 1999, alors qu’il était encore à la tête de l’Ile élu au suffrage universel direct à un tour en 1996, avait frontalement défié Pékin et provoqué l’ébranlement idéologique du KMT en énonçant à rebours de la ligne du Parti «  la politique des deux États ».

En 2000, succédant à Lee Teng Hui, arrivait au pouvoir Chen Shuibian, le premier président de la mouvance de rupture du « Min Jin Dang » qui ne reconnaissait pas le « Consensus de 1992 d’une seule Chine. »

En 2008, après deux mandats heurtés avec Pékin, ayant suscité l’extrême polarisation de la politique taïwanaise, en même temps violemment contesté au sein de son propre camp, condamné en 2009, après la levée de son immunité présidentielle, à la réclusion criminelle à perpétuité pour corruption, Chen Shui-bian, le Président provocateur, laissa la place au soulagement porté par Ma Ying-jeou, symbole de l’apaisement et du rapprochement avec le Continent.

En 2014, pourtant, son élan s’est fracassé contre le mur rebelle du « Mouvement des tournesols » (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question).

Ayant paralysé le Yuan Législatif durant trois semaines, l’effervescence avait exprimé une défiance à la fois à l’égard de Pékin et envers la précipitation du KMT et de Ma Ying-jeou, dont, selon les frondeurs, « l’Accord Cadre » sur les services pavait le chemin d’une « réunification rampante. ».

La séquence Ma Ying-jeou, terminée par la prise en otage du Yuan législatif par la jeunesse rebelle, ouvrit, deux années plus tard, la voie à la triple victoire politique d’affilée du Min Jin Dang (2016, 2020, 2024) dont la prévalence politique à la tête de l’Île n’avait jamais dépassé huit années.

Avec l’émergence plus nuancée du Parti du Peuple taïwanais de Ko Wen-Je qui annonce lui-même « être compatible à la fois avec Pékin et Washington », sous la surface du scrutin du 13 janvier 2024, se dessine peut-être un nouveau paysage politique de l’Île, moins articulé à une opposition binaire et plus propice à l’apaisement.


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