›› Editorial
En 2025 Lai Qing-de sera confronté à trois défis distincts : 1) un environnement politique intérieur très conflictuel avec une opposition KMT-TPP déterminée à gêner le plus possible son action ; 2) Une pression croissante de Pékin qui le traite de « dangereux séparatiste » en réaction à son passé politique d’indépendantiste radical et à son refus de reconnaitre le Consensus d’une seule Chine et 3) un environnement international particulièrement incertain, notamment marqué par le surgissement de D. Trump à Washington qui jette une ombre sur la solidité du soutien de l’Amérique à l’Île face à la Chine.
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Nos articles de l’année 2024 et janvier 2025 avaient analysé la situation politique de l’Île marquée par le surgissement de la troisième force du Parti du Peuple Taïwanais 台灣民眾黨 de Ko Wen-je 柯文哲.
L’irruption cautionnée par une part importante de la jeunesse de l’Île bousculait le face-à-face binaire entre, d’une part les conservateurs de « l’alliance Bleue [1] et, d’autre part, la « mouvance progressiste verte 台灣泛綠 », autour du « Min Jin Dang 民進黨 » (51 sièges) de l’ancienne Présidente Tsai Ying-wen.
Aujourd’hui dirigée par le Président Lai Qing De 賴清德, la mouvance progressiste s’accorde sur le point commun de la rupture nationaliste avec la Chine, refusant le « Consensus d’une seule Chine. »
Alors qu’aux législatives du 13 janvier 2024, la représentation du Min Jin Dang au pouvoir depuis 2016, a reculé de 10 sièges (51) et que le KMT en a gagné 14 (52), créant un Yuan Législatif très divisé, sans majorité absolue dont le Président Han Kuo-yu est une personnalité médiocre et opportuniste, symptôme préoccupant de la déshérence politique du KMT (lire : Manoeuvres législatives & A Taïwan la démocratie directe éloigne l’Île du Continent), le Parti de Ko Wen-je qui fut le maire très dynamique de Taipei entre 2014 et 2022, a réuni 22% des suffrages.
Avec 8 députés, il s’était ainsi placé en position d’arbitre, après une première percée aux législatives de 2020 où, avec 11% des votes, il avait déjà remporté 5 sièges.
Dix ans plus tôt, en 2014, à peine élu à Taipei, Ko avait lui-même souligné que « le plus grand problème politique de l’Île était son dysfonctionnement manichéen opposant sans nuance les deux mouvances traditionnelles qui règlent la vie de l’Île depuis le début des années 2000. » (NDLR : L’année 2000 fut celle de l’élection de Chen Shui-bien, premier Président de l’Île non issu du KMT qui fut également maire de Taipei de 1994 à 1998).
Aujourd’hui pourtant, les planètes de Ko Wen-je se sont désalignées.
Ko Wen-je, médecin urgentiste à succès, ancien maire de Taipei de 2014 à 2022, candidat à la Présidence de la République en 2024, où il finit 3e avec 26,46% des suffrages, est aujourd’hui en prison sous le coup d’accusations de corruption et de détournement de fonds.
Candidat de rupture ayant promis d’échapper à l’ancienne opposition binaire entre les progressistes du Min Jin Dang, avocats de la rupture avec la Chine et le KMT aligné sur la « reconnaissance d’une seule Chine », son programme se concentrait sur les problèmes intérieurs essentiels comme le coût élevé du logement et les bas salaires.
Sur les relations entre les deux rives du Détroit, Ko avait adopté une approche pragmatique intermédiaire entre celle du DPP et celle du KMT.
Soupçonné par certains d’être inféodé au Parti communiste chinois, il était ouvert à l’amélioration des liens avec la Chine par le biais d’échanges culturels et de coopération économique, mais promettait aussi de porter les dépenses de défense de 2,5% à 3% du PIB.
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Comme si l’ancien ordre binaire de la politique taïwanaise refusait à la fois l’ébranlement porté par Ko et sa position de « faiseur de Roi », les plaques tectoniques progressistes du Min Jin Dang et conservatrices du KMT semblent refermer la brèche ouverte par l’ancien médecin urgentiste.
Atteint du syndrome d’Asperger, asocial au parler abrupt et peu diplomatique, parfois misogyne, Ko est en même temps l’enfant chéri d’une mouvance taïwanaise fatiguée du face-à-face binaire vieux d’un quart de siècle entre le Min Jin Dang et le KMT.
Après sa démission le 1er janvier dernier de la direction de son « Parti du peuple taïwanais - TPP - » créé en 2019, le 12 janvier dernier, ses partisans se sont rassemblés par milliers (150 000 disent les organisateurs ; « seulement quelques milliers » dit la police) sur la place de la Liberté de Taipei à deux pas du Mémorial de Chiang Kai-chek et à vue directe du palais présidentiel 總統府, construit en 1915 pendant l’occupation japonaise de l’Île.
La manifestation protestait contre la persécution politique infligée à Ko Wen-je par le gouvernement de Lai Qing De. Selon Huang Kuo-chang 黃國昌, président par intérim du Parti de Ko, Lai bafoue la séparation des pouvoirs et manipule la justice de l’Île à des fins politiques.
« Quelle que soit son affiliation politique, le peuple taïwanais devrait s’unir pour exiger que le président Lai cesse d’interférer dans la justice et garantisse le maintien d’un système judiciaire indépendant ».
Plusieurs fois arrêté, remis en liberté sous caution, puis à nouveau incarcéré Ko, 65 ans, est toujours sous le coup d’une inculpation du 26 décembre dernier par le procureur de Taipei pour avoir accepté des pots-de-vin en relation avec des transactions immobilières au cours de son deuxième mandat de maire de Taipei de 2018 à 2022.
Également accusé d’avoir, lors de la campagne présidentielle de 2024, détourné à son profit des donations destinées au TPP, il risque une peine de prison pouvant aller jusqu’à 28,5 ans.
Détail important : Quelques députés du KMT élus en 2024, membres de l’opposition avec le Parti de Ko, s’étaient joints à la manifestation.
Parmi eux Hsieh Lung-chieh (謝龍介) 63 ans, élu à Tainan en 2024, candidat à la mairie de Tainan aux prochaines municipales, Weng Hsiao-ling (翁曉玲), 56 ans, élue à Kaohsiung en 2024, ancienne présidente de la Commission Nationale de la Communication sous la présidence de Ma Ying-jeou (2008-2016), Hsu Chiao-hsin (徐巧芯), 35 ans toute nouvelle élue de Taipei en 2024, et Lo Chih-chiang (羅智強), élu à en 2024 à Taipei, ancien porte-parole de la présidence de 2010 à 2013 fut sous Ma Ying-jeou.
Pour la petite histoire, le plus virulent d’entre eux, Hsieh Lung-chieh, s’était présenté le 1er février à la première session du Yuan législatif avec un parapluie sur lequel était inscrit un message à l’adresse de Lai Qing De inspiré du titre d’une série télévisée, « Je te superviserai toute ma vie (一生監督你一人) ».
Guérilla parlementaire et épidémie d’invalidations.
La photo CAN du 3 février montre les militants du DPP transportant les votes pétitionnaires de la frénésie de procédures d’invalidation des députés dont la grande majorité est KMT. L’épidémie diffuse une image d’autocrate intolérant cherchant à concentrer tous les pouvoirs et utilisant le système judiciaire pour éliminer les parlementaires jugés trop proches de Pékin ou impliqués dans une stratégie d’obstruction systématique à l’exécutif.
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Les attaques judiciaires contre Ko Wen-je se doublent d’une insistante guérilla procédurière au Yuan Législatif. Condamnée par l’exécutif de Lai qui semble ne pas accepter son statut minoritaire au parlement, la manœuvre contestataire vise à augmenter l’efficacité du contrôle législatif.
En mai, 2024, par exemple, l’opposition a, au milieu des sévères échauffourées, adopté un projet de loi de réforme du Parlement visant à améliorer la capacité de contrepouvoir de l’assemblée unique. La bataille juridique s’était étendue à la rue où les partisans de l’exécutif reprochent à l’opposition son manque de concertation. Lire : Tumultes au parlement et dans les rues.
Cinq mois plus tard, attisant la rancœur des contestations, la Cour suprême jugeait que le projet de l’opposition était inconstitutionnel. En riposte, les amendements de l’opposition réussirent quand même à relever le seuil requis pour une intervention des juges let réduire leur ingérence dans le jeu politique.
Un autre bataille menée par la coalition KMT-TPP a visé l’indépendance du système judiciaire bloquant la confirmation de nouveaux juges constitutionnels nommé par Lai. La conséquence directe de la bataille est que la Haute Cour n’est pas en mesure de réunir le quorum nécessaire pour statuer sur la constitutionnalité des projets de loi adoptés par le Parlement.
Enfin, Taïwan est également confrontée à une crise budgétaire latente, le parlement souhaitant augmenter de 25 à 40% le pourcentage des recettes publiques totales dédiées aux collectivités locales.
La manœuvre profite au KMT qui s’applique à améliorer son audience locale dans la perspective des élections des districts et des municipalités de 2026.
Le choix du KMT n’est pas sans incidence sur l’équilibre budgétaire et les orientations stratégiques. Si les recettes fiscales étaient rééquilibrées en faveur des collectivités locales, la bascule limiterait par exemple les ressources disponibles pour la défense.
Plus généralement, il n’est pas excessif de dire que le processus d’examen et de délibération du budget annuel par le parlement est en panne.
Jusqu’à présent en tous cas, l’exécutif n’a pas réussi à sortir de l’impasse et à convaincre l’électorat de l’impératif d’augmenter les dépenses de défense, malgré la menace militaire croissante de la Chine et les demandes insistantes du président américain Donald Trump pour que Taïwan investisse davantage dans sa sécurité.
Pour autant, aujourd’hui dans l’ambiance de guérilla menée par l’opposition KMT-TPP, les véritables risques pesant sur l’Île sont internes.
L’épidémie de demandes de destitution des élus par l’exécutif – une tendance inédite dans le monde des démocraties – dont, par riposte mimétique, l’habitude commence à s’étendre à l’opposition, menace de détruire la démocratie, que Tsai Ing-wen et ses prédécesseurs avait depuis 1988, hissé au niveau d’une caractéristique vertueuse de l’Île face au système autocratique et arbitraire en vigueur sur le Continent.
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Au Yuan législatif, la tension est brutalement montée d’un cran le 4 janvier dernier quand Ker Chien-ming, 柯建銘, tête de liste des élus du DPP a proposé d’éliminer pas moins de 41 députés de l’opposition du KMT et du Parti du Peuple Taiwanais de Ko Wen-je.
« Ces législateurs doivent être évincés – ils ne servent plus à rien », a-t-il déclaré, insistant sur le caractère « critique » de la période pour sauvegarder les intérêts de Taïwan mise sous une intense pression stratégique par la Chine.
Pour faire bonne mesure, il a également appelé à de nouvelles élections dans l’espoir de destituer de leurs postes le président de la Chambre, le KMT Han Kuo-yu et son vice-président Johnny Chiang.
En réponse, Wang Hung-wei 王鴻薇, la nº2 des députés du KMT piquée au vif, accusait le DPP d’avoir en juin 2024, orchestré la destitution manquée du maire de Jilong, Hsieh Kuo-liang, 謝國樑 affilié au KMT. Organisé en octobre, le vote d’initiative populaire fut un échec malgré une intense campagne de pétitions ayant recueilli 40 000 signatures.
Dénonçant l’activisme des groupes pro-DPP dans l’Île qui mobilisent l’opinion pour destituer des députés de l’opposition, Wang a également prévenu que le KMT ripostera sans hésitation, désignant même les cibles du DPP qui feraient les frais d’une contre-attaque.
Le 7 janvier, mettant en garde contre l’engrenage d’une escalade, l’ingénieur de 73 ans Lai Shyh-bao 賴士葆, vétéran KMT de la Chambre depuis 2008, annonçait que son Parti riposterait aux destitutions du DPP par sa propre campagne de « révocations de masse. » (…) « Si le DPP poursuit sa stratégie d’invalidation de nos députés nous répliquerons à la même échelle en engageant un procédure contre 38 élus du DPP. »
Alors que le paysage du parlement commence à ressembler à un champ de députés en sursis, tous menacés par la bataille du tac-au-tac, dont la première victime sera la démocratie de l’Île, Lai Lai Shyh-bao fit valoir que l’alliance KMP-TPP avait les moyens de subjuguer les manœuvres de l’exécutif, mais que les Taïwanais commençaient à se lasser de l’avalanche de nouvelles élections organisées pour remplacer les députés invalidés.
Peu après, une des élues KMT de Taipei, Lee Yen-hsiu 李彥秀, 54 ans, accusait directement Lai Qing De de refuser d’accepter le statut minoritaire de son Parti à l’assemblée et de « ne rien faire pour sortir de l’impasse ». Au sein du DPP, le nouveau secrétaire général du Parti lui-même Lin Yu Chang 林右昌, en fonction depuis juin 2024, mettait en garde contre les conséquences néfastes d’une escalade de la stratégie d’invalidations massives.
En même temps, Eric Chu, 朱立倫, le Président du KMT cherchant lui aussi à calmer le jeu, promettait de mettre un terme aux hostilités si le DPP cessait lui-même sa campagne.
Mais dans les Centres de recherche de l’Île le pessimisme est palpable. Pour Huang Huei-hua, Directrice de recherche à la Taiwan International Strategic Study Society « Même si les deux partis réduisaient leur stratégie d’invalidation, aucun des deux n’est susceptible de céder ». (…)
« Alors que le DPP estime avoir un mandat malgré son statut minoritaire au parlement, le KMT considère que Lai n’ayant rallié que 40% des voix aux élections du 13 janvier dernier est à la tête d’un exécutif dont la légitimité est tronquée. Il est donc probable que les échauffements politiques se poursuivront jusqu’aux législatives de 2028. »
Elle ajoute que « l’intensification de la confrontation politique est extrêmement préjudiciable à Taïwan. Non seulement elle sape la cohésion interne, mais affaiblit la capacité de Taiwan à se défendre dans des conflits potentiels avec la Chine [continentale] ».
Pour Chu Chao-hsiang, professeur d’études continentales à l’Université Normale de Taipei « la stratégie des destitutions de masse consomme d’importantes ressources ». Il ajoute qu’elle est d’autant plus délétère « qu’utilisée à des fins politiques partisanes, elle exacerbe les divisions et les conflits internes et compromet la démocratie taïwanaise. »
Une contagion anti-démocratique.
En haussant l’analyse d’un étage on constate une bascule préoccupante de l’ADN politique de l’Île vers une tentation autocrate intolérante. Matérialisée par l’épidémie de destitutions sans nuance de députés KMT et TPP de l’opposition dont l’alliance est majoritaire au Yuan Législatif (60 parlementaires contre 51), la tendance bat en brèche l’ancienne posture vertueuse de Tsai Ing-wen d’incarner, face à la Chine, un exemple édifiant de démocratie au sein du Monde chinois.
Replacée dans le contexte global du choc des idéologies et de l’affaiblissement général de la pensée démocratique dans le Monde, y compris aux États-Unis, la tendance observée à Taïwan semble s’adapter à la prévalence des stratégies de force analysées par François Heisbourg dans son livre « Le temps des prédateurs » (Odile Jacob, 2020).
Le plus remarquable est qu’à Taïwan, les symptômes d’intolérance politique sont exprimés par le Parti qui se réclamait le plus des valeurs démocratiques dont Tsai Ing-wen plébiscitée par Washington portait haut le flambeau face au Continent.
Il y a plus.
Alors que le concept de « prédateurs » de F. Habsbourg ciblait la Chine, la Russie et les États-Unis, il n’est pas anodin de constater que, dans l’Île, la tendance de moindre tolérance démocratique, se développe au moment même où, lors de la dernière conférence de sécurité de Munich (14 au 16 février), négligeant la voix de l’Europe, l’allié américain donnait le sentiment de passer par pertes profits les intérêts de l’Ukraine, prix à payer pour signer un accord de cessez-le-feu avec Vladimir Poutine.
Des lors, il n’est pas impossible qu’au DPP au pouvoir dans l’Île face au KMT qui contrairement à lui reconnait le « Consensus d’une seule Chine » ait surgi le sentiment inconfortable de l’isolement.
Aggravé par la perspective d’un abandon en rase-campagne par l’administration Trump, l’émotion provoquée par le risque d’un changement de cap de Washington identique à celui observé en Europe, pourrait – c’est une hypothèse – avoir été à l’origine d’un raidissement politique « illibéral » contre la majorité du Yuan législatif par Lai Qing De que son passé d’activiste radical de l’indépendance de l’Île n’a pas prédisposé à la nuance.
Note(s) :
[1] « Alliance bleue - 台灣泛藍 » autour d’Éric Chu à la tête du vieux Parti de Chang Kai-chek (52 sièges en 2024), appuyée par trois formations politiques non représentées au Yuan Législatif, « le Premier Parti du Peuple 親民黨 » de James Soong – Song Chu-yu宋楚瑜, « le Parti dit Non-partisan d’Union solidaire (NPUS) » de Yang Yao 楊 曜 et le vieux Parti de la jeunesse « 中國青年黨 » fondé en 1923, (aucun siège depuis 1990).
« Alliance Verte - 台灣泛綠 - » : outre le « DPP 民進黨 » du Président Lai (51 sièges) on y trouve le « Parti du renforcement de l’État Taiwanais - Taiwan State Building Party TSP 台灣基進 » de Chen Yi-chi 陳奕齊 dont le seul député Chen Po-wei 陳柏惟 avait été démis de ses fonctions pour corruption le 5 mars 2021, après un vote d’empêchement organisé à Taichung, le « Parti Social-Démocrate 社會民主黨 » de Ting Yung-yan et « les Verts 綠 黨 » de Lee Ken-chiang et Chang Yu-jing (tous deux non représentés au parlement).
Par Manac’h Le 6/03/2025 à 23h06
Suicide de la démocratie taiwanaise ?
Situation qui semble faire le jeu de Pékin.