›› Taiwan
Fin février 2025, nombre d’analystes en sécurité, décideurs politiques et défenseurs des droits étaient à Taipei. Ils assistaient à deux réunions internationales.
La première parrainée par Robert Tsao (https://www.questionchine.net/a-l-ombre-de-pekin-un-double-dix-a-l-esprit-de-resistance) était le Forum de sécurité de Halifax 2025 (HFX Taipei), consortium d’hommes d’affaires opposé aux pressions chinoises visant à contrôler Internet, à favoriser le travail forcé, à affaiblir la démocratie et la liberté d’expression et à intimider ceux qui les soutiennent.
La deuxième, était organisée par Access Now organisation internationale à but non lucratif. Avec son siège à New-York, elle œuvre pour les droits civiques numériques, et lutte contre la censure mondiale sur Internet. Au cours de ces réunions, est, en dépit des différences et de la distance, apparue une synergie des situations entre celle de l’Île sous pression chinoise et celle de l’Ukraine agressée par la Russie. A Taïwan s’est ainsi cristallisée l’idée que le destin de l’Ukraine avait un lien direct sur la situation de l’Île qui devait maintenir sans faiblir son soutien à Kiev.
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A la fin juillet, le site en langue française TAÏWAN INFO patronné par le ministère des Affaires étrangères taïwanais publiait une information faisant état d’une lettre d’intention signée le 17 juillet à Tokyo à l’occasion du salon international des drones, entre le Consortium japonais des drones (JDC) et l’entreprise privée taïwanaise « Académie [taïwanaise] mondiale des véhicules aériens sans pilote 世界无人机学院 - sigle anglais « GUAVA » pour « Global Unmaned Aerial Vehicules ».
L’article précisait aussi que, le même jour, le signataire taïwanais Chiang Zhen-wei, 江振瑋, diplomate à la tête du groupe de travail sur la stratégie des drones au ministère des Affaires étrangères de l’Île, avait aussi rencontré Kateryna Yavorska, présidente de la Chambre de commerce ukrainienne au Japon.
La rencontre était en réalité la confirmation d’une coopération industrielle et technologique existant déjà entre Kiev et Taipei sur la question des drones.
Taïwan fournit son expérience technologique de micro-composants tandis que l’Ukraine apporte son irremplaçable expérience du combat moderne dont les caractéristiques ont récemment brutalement évolué avec le surgissement de l’arme des drones sur le champ de bataille.
Dans ce contexte en évolution rapide, marqué par les craquements de l’estrade du monde bouleversé par l’attaque russe contre Kiev en février 2022 et, trois ans plus tard, par l’implication directe de Washington et Tel-Aviv dans une guerre d’une extrême violence contre la théocratie terroriste iranienne aujourd’hui fortement militarisée, les intérêts stratégiques de Kiev et Taipei se recoupent à 7000 km à l’Ouest du Détroit face à l’alliance Pékin-Téhéran.
Lire nos articles de mars et août 2026. Le 1er faisant l’historique du rapprochement sino-iranien ; https://www.questionchine.net/chine-iran-contre-l-occident-l-alliance-de-l-agnostique-et-du-martyr ; le 2e révélait la persistance sous la surface d’une profonde défiance réciproque entre Washington et Pékin en dépit des affichages d’apaisement https://www.questionchine.net/chine-etats-unis-fragilites-de-l-apaisement-resurgence-de-la-defiance.
Depuis 2016 et plus encore après l’élection de Lai Qing De 賴清德 en janvier 2024 , l’Île subit une forte augmentation de la pression militaire de Pékin, tandis qu’en Europe depuis 2022, la Russie, alliée de la Chine, multiplie ses attaques mortelles de missiles et de drones contre l’Ukraine.
Or depuis mars 2026, Kiev a, à la demande de Washington et de ses alliés arabes sunnites, déployé 200 experts de la défense anti-drones aux Émirats, en Arabie Saoudite et en Jordanie pour les former aux techniques des drones intercepteurs à faible coût, visant à les protéger des vagues d’attaques de drones Shahed lancés par l’Iran chiite, allié de longue date de Pékin.
Lors de sa rencontre avec Chiang Zhen-wei, Kateryna Yavorska a déclaré que la guerre russo-ukrainienne avait fait de l’Ukraine « Un véritable laboratoire de drones dont la technologie avait rapidement évolué ». Elle a ajouté « qu’outre les drones défensifs, son pays qui utilise l’intelligence artificielle pour la formation des équipes, avait également développé des drones capables de frappes à longue portée. »
Le combat asymétrique face au géant chinois. L’exemple ukrainien et les atermoiements taïwanais.
Image d’archive de mars 2024. Des soldats ukrainiens préparent un drone sur le front, près de Bakhmout, dans la région de Donetsk. Efrem Lukatsky / AP
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Pour Taïwan l’expertise ukrainienne est précieuse, d’abord parce qu’elle montre qu’un acteur plus petit peut infliger de très sérieux dommages à un ennemi infiniment plus puissant.
L’exemple militairement le plus significatif ayant fasciné les stratèges taïwanais et du monde entier a eu lieu il y a un peu plus d’un an. Le 1er juin 2025, Kiev lançait l’opération « Spiderweb », une frappe coordonnée de centaines de drones armés, visant cinq bases aériennes russes situées à une distance moyenne de 4000 km du front ukrainien.
Le plus exemplaire de cette opération du faible au fort, dont l’impact fut considérable et hautement instructif pour les Taïwanais, était qu’il s’agissait de drones rudimentaires, assemblés à partir de châssis disponibles dans le commerce, portant des explosifs de fortune et des batteries récupérées dans les circuits de distribution grand public.
En une seule nuit, la Russie a perdu plus d’un tiers de sa flotte de bombardiers à capacité nucléaire. En même temps elle fut contrainte de revoir sa stratégie d’emploi des aéronefs et de ses systèmes de défense aérienne. Le rapport coût-efficacité était saisissant. Quelques centaines de dollars par drone pour des pertes infligées à la Russie se chiffrant en centaines de millions.
Pour autant, Taïwan n’est pas encore tout à fait au niveau d’efficacité ukrainien. Surtout, la nébuleuse du complexe militaro-industriel de l’Île, toujours articulé à l’achat de systèmes d’armes traditionnels n’a pas encore opéré la mue vers la rusticité.
Pour Joseph Hanacek officier de l’US Navy, instructeur de tactique à l’école navale, et Josh Richards siégeant au comité directeur du groupe de travail conjoint des Nations unies sur les câbles SMART, Taïwan dispose de la géographie, des talents et de la base industrielle nécessaires pour effectuer cette bascule.
Mais sa capacité à monter en puissance rapidement dépendra de la détermination avec laquelle elle saura opérer un virage stratégique pour intégrer les drones comme élément central de sa stratégie nationale.
Un autre défi des Taïwanais est la vulnérabilité des chaines d’approvisionnement de l’Île dépendant encore de composants essentiels d’origine chinoise. S’il est exact que l’Île domine la fabrication mondiale de semi-conducteurs, elle est en revanche moins autonome pour d’autres ingrédients tout aussi majeurs, tels que les unités d’imagerie thermique, les modules GPS, les puces de communication sécurisée et les aimants à haute performance, souvent importés de Chine.
Le ministre de la Défense, Wellington Koo (Koo Li-hsiung 顧立雄) a promis de renforcer les contrôles, mais les solutions de rechange hors des circuits chinois sont coûteuses.
Chaque drone doit en effet faire l’objet de longues vérifications de conformité aux exigences d’exclusion de composants chinois. Sans comper que la difficulté est encore aggravée par les contrôles à l’exportation des États-Unis et de leurs alliés qui, tout en privant Pékin de technologies de pointe, affectent parfois aussi la liberté industrielle des Taïwanais.
Non pas que Taïwan n’aurait pas conscience des enjeux. En théorie l’Île s’est engagée dans la bonne voie. Le gouvernement envisage d’acquérir près de 50 000 drones au cours des trois prochaines années et de porter ce chiffre à 180 000 unités par an d’ici 2028.
Atermoiements politiques.
L’Amiral à la retraite Lee Hsi-ming, 李喜明, conscient de la situation de faiblesse de l’Île face au géant militaire chinois est l’un des plus ardents promoteur de la guerre hybride dans le Detroit et de l’utilisation massive de drones en cas d’attaque chinoise.
Selon lui, Taïwan doit rééquilibrer ses acquisitions : un nombre restreint de drones de pointe, complétés par des systèmes de frappe peu coûteux déployés en masse.
Il dit lui-même que la bascule nécessitera à la fois du courage politique pour réorienter les budgets, une ouverture d’esprit des militaires qui devront accepter l’évolution doctrinale, et , dans l’esprit de défense globale diffusé par le milliardaire Robert Tsao, une mobilisation de la société non seulement pour tirer parti de l’innovation privée, mais également pour se mettre collectivement en ordre de résistance face au continent. Quand on observe les querelles politiques sur le budget au Yuan législatif, force est de contraster qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. (Photo Taipei Times)
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Mais la question reste de savoir quel rôle joueront les drones dans la planification de la défense taïwanaise. Viendront-ils seulement en soutien des armes classiques ou seront-ils considérés comme un système d’armes à part entière dont la mise en œuvre sera réglée par une doctrine d’emploi spécifique.
L’Amiral à la retraite Lee Hsi-ming, 李喜明 , ancien chef d’état-major général, dénonce régulièrement cette hésitation « Nous consacrons encore trop de fonds à des projets conventionnels » (…) « Ce dont Taïwan a besoin, c’est d’une grande quantité de drones d’attaque à faible coût. Si nous en possédions suffisamment, le défi pour la Chine serait considérable »
Le député Chen Kuan-ting 陳冠廷 du DPP qui, au Lifayuan, préside l’Association d’amitié Taïwan-Ukraine, est sur la même ligne. « Dépenser judicieusement — à l’instar de l’Ukraine qui a utilisé des drones bon marché pour contrer la première vague d’attaque — est une leçon que Taïwan devrait retenir. Nous devons tenter d’inverser la situation actuelle, où les Continentaux disposent d’une supériorité numérique qui nous fait défaut. »
C’est précisément là que le bât blesse. Le hiatus est budgétaire.
S’il est vrai que le 8 mai dernier, le Yuan législatif a mis fin au blocage du budget de la défense en votant en soutien du budget annuel de 18,2 milliards de $ américains une rallonge d’environ 24,8 milliards de dollars américains, rrépartis sur une période de 8 ans, il a en réalité réduit de 35% le projet initial du gouvernement de Lai Qing De qui, pour la même période, demandait une rallonge de 38,5 milliards de $ US.
Surtout, les choix effectués vont à l’encontre des préférences exprimées par l’Amiral Lee cité plus haut.
Le budget validé garantit l’achat de certains systèmes d’armements conventionnels majeurs dans la foulée de contrats déjà approuvés avec les États-Unis, comme les lance-roquettes HIMARS, les obusiers M109 A7 ou les missiles antichars. Mais il a écarté plusieurs volets clés d’une stratégie asymétrique souhaités par l’exécutif, c’est-à-dire les composant d’une cyberdéfense efficace, la fabrication massive de drones et des systèmes visant à protéger l’Île de leurs attaques en essaim..